A propos des décapitations

[ Propos recueillis par Sara Daniel pour L’Obs | 02/02/2015 ]

Quelle réflexion vous inspire la barbarie de la méthode employée par les terroristes de « l’Organisation de l’Etat islamique » pour exécuter leurs ennemis : la décapitation ?

 

Les barbares de Daech ne décapitent pas, ils égorgent d’abord. La décapitation suit la mort par égorgement. Sur les vidéos diffusées le bourreau scie la gorge avec lenteur presque avec délectation. C’est un supplice où il s’agit de montrer le franchissement d’une limite dans la cruauté. Cela suppose la jouissance sadique de la souffrance d’autrui. Bien plus, l’égorgeur crie « Allah Akbar », ce faisant il imagine qu’il fait jouir Dieu à travers cette souffrance. Ces actes vont au-delà du terrorisme. Il s’agit de produire de l’atroce, de semer l’effroi, de recruter des tueurs en puissance. On a vu des actes semblables en Algérie, lorsque les assassins découpaient  les corps de leurs victimes et en accrochaient les morceaux aux arbres. Les bourreaux communiquent, ils envoient des messages où leur gloire se confond avec celle du mal.

Qui sont les égorgeurs ?

Le monde musulman est aujourd’hui en prise avec des bandes dont la cruauté attire des adolescents borderline à la dérive, des jeunes aux potentialités psychotiques mortifères. Ça ne se voit pas toujours à l’œil nu. Les chefs ont mondialisé l’offre de devenir un maître de la mort, à travers le Web. Leur haine est nourrie par un discours qui ne vise pas seulement à vaincre l’ennemi ou lui prendre ses biens, mais à abolir son être, à le sortir de l’humanité. Cette haine de l’être a pour terreau des masses abandonnées au désespoir, travaillées par des prédicateurs payés par l’argent du pétrole. Ils proposent la vengeance au nom d’une justice identitaire, à travers un engagement religieux armé qui les exempte de culpabilité. Il n’y a plus de meurtre pour eux, mais des vivants qui ont un aspect humain, à sacrifier comme des bêtes pour sauver la vraie humanité.

Cette pratique revêt-elle une connotation particulière dans le monde musulman ?

On évoque souvent la fête du sacrifice (Aïd el Kebir) chez les Musulmans, en souvenir de l’acte d’Abraham de substituer l’animal à son fils. Mais il s’agit là d’un détournement du rite, les barbares abolissent la substitution, ils procèdent à un holocauste humain. N’oublions pas que le gouvernement chiite irakien a exécuté Saddam Hussein, le jour de l’Aïd. L’Irak était encore sous protectorat américain. La sauvagerie n’est pas seulement là où on le croit. En 2004, est paru un livre intitulé « l’Administration de la sauvagerie » Il s’agit d’un texte sous pseudonyme. Il y est recommandé de semer la terreur, le chaos, « la sauvagerie » dans un premier temps, pour pouvoir finalement gagner les faveurs des populations en rétablissant la sécurité et la sharia, bases d’un nouveau califat. Daech semble suivre à la lettre ce programme. Oui, les égorgeurs eux aussi, ont leur « Mein Kampf ».