A quelle école appartient mon psychanalyste?

Bien que cette question ne me soit pas souvent posée, j’ai pensé intéressant de la traiter de par les enjeux qu’elle soulève. Elle peut être évoquée dès le premier contact téléphonique ou lors du premier entretien. Parfois elle survient chemin faisant alors que l’analyse progresse.
Mais il est vrai que le plus souvent elle ne préoccupe pas le patient : j’y reviendrai.

Le terme d’école renvoie à plusieurs significations. Il évoque tout d’abord ce qui est propre à instruire et à former, donc au savoir et aux manières de l’acquérir. Inévitablement il questionne la pédagogie des maîtres. Faire école c’est avoir formé à sa suite un groupe de personnes se réclamant de notre pensée, voire de nos doctrines. Comme chacun sait, le monde des sciences, des arts, abonde en « querelles d’écoles » qui ont souvent permis de grands progrès. Il y a toujours un moment où la  » vieille école » est interrogée par des thèses nouvelles. Les querelles sont alors l’occasion d’un débat plus ou moins vif, faisant évoluer les idées, ou légitimant plusieurs manières de faire : car il peut y avoir, à propos d’une même question, plusieurs manières cohérentes de s’y prendre. Des psychanalystes éminents ont ainsi, après Freud, enrichi la réflexion sur la technique et la théorie permettant, par exemple, aux enfants et aux adolescents de bénéficier de thérapies. Différentes manières de s’y prendre, plus ou moins éloignées les unes des autres, se sont développées à la suite de Mélanie Klein, Donald Winnicott, Jacques Lacan…

Je crois légitime la question de patients soucieux de s’enquérir de la « bonne » formation d’un analyste. Parmi eux, j’en distingue deux types :

1. Ceux qui sont, pour des raisons professionnelles( milieux psy et de santé) ou culturelles( certaines professions intellectuelles), en partie informés de l’histoire et des débats de la psychanalyse. Ils choisissent l’analyste qu’ils croient le plus proche de leurs goûts personnels et capable de les comprendre. Ce choix, comme le veut le but même de l’analyse, se trouvera questionné dans le déroulement de la cure. Tel patient pourra alors découvrir ce que cet analyste-là, par sa personne et ses choix théoriques, réveillait en lui. Et en approfondissant son rapport à la pensée des autres, il découvrira les motifs qui le poussent à telle ou telle adhésion et sera en mesure de clarifier ce qu’il est et ce qu’il veut.

2.D’autres, au contraire, ne savent pas comment s’y retrouver lorsqu’ils se penchent sur la rubrique « psychanalyste » figurant dans l’annuaire. Certains analystes se réclament ainsi d’une société d’analyse, d’autres non. Comment se repérer? La question que nous évoquons renvoie alors à une autre, qui ne peut être tabou : ce praticien-là est-il véritablement analyste? Se méfiant à juste titre d’un formatage imposé par l’Etat, la psychanalyse dans de nombreux pays ne fait en effet pas l’objet de diplôme : devenir psychanalyste est l’aboutissement d’une formation sanctionnée par des pairs.

Mon expérience personnelle m’a permis de rencontrer des collègues appartenant à différents groupes ( en France : Société psychanalytique de Paris, Association psychanalytique de France, 4èm groupe, certains groupes lacaniens). Au sein de ceux-ci, il peut, certes, exister des praticiens plus ou moins efficients, comme dans tout métier. Il n’en reste pas moins que tous partagent l’idée d’une formation longue, rigoureuse, accompagnée par les collègues dans le cadre de supervisions individuelles et en petits groupes. Cette méthode permet de développer la compétence des analystes. C’est l’occasion de débattre de sa pratique, de s’ouvrir aux idées des autres, de ne pas s’enfermer dans un exercice trop solitaire. Tout au long de leur carrière, les analystes participent à des séminaires, des colloques, visant à maintenir vivant le partage sur leur pratique, et à ne pas figer leur pensée.
Je partage pour ma part l’option adoptée par certaines sociétés d’analyse d’aller vers le public, d’ouvrir à des rencontres centrées sur des thèmes actuels( la boulimie, les mères porteuses, l’homo-parentalité, l’adolescence). Il est possible, dans certaines villes, de les joindre téléphoniquement pour obtenir des précisions sur l’analyse et/ou une consultation. Une commission d’éthique existe enfin dans certaines sociétés, susceptible d’être saisie par tout patient ou analyste en difficulté.

Mais quelque soit le cas de figure, la question  » A quelle école appartient mon analyste », vient m’interroger sur ma capacité d’écoute. J’entends les questions sous-jacentes du patient : Serez-vous capable d’accueillir mes pensées les plus folles, mes sentiments de honte, mes peurs, ma violence, sans me juger? Saurez-vous respecter les choix et les désirs qui se préciseront à mesure que j’avancerai dans ce travail avec vous, ou bien voudrez-vous m’imposer vos idées, vos idéaux?
Je crois qu’il est toujours un moment où le patient sait si son analyste est en faveur de sa liberté ou non. Nous touchons ici à un point essentiel de l’éthique analytique : un véritable analyste, quelque soit « son école », se distingue radicalement d’un directeur de conscience. Quand bien même une partie inconsciente du patient veut me faire jouer le rôle de maître et s’aliéner à moi, il me revient de refuser de répondre concrètement à cette attente. S’y refuser ne signifie pas laisser seul le patient à ses questions, mais l’accompagner pour comprendre ensemble pourquoi sa névrose le pousse à des « choix » peu libres.

L’attitude analytique est pour moi ce mélange subtil de présence auprès d’un être que j’accompagnerai le temps qu’il faudra, et de relatif « retrait ». Si mon patient veut des conseils, il m’importe de laisser venir cette demande, comme il m’est précieux de ne pas y répondre au pied de la lettre comme je le disais plus haut. Là se trouve l’utilité de ce  » retrait » qui me poussera à ne pas encombrer le patient de mes opinions, mais plutôt à le faire réfléchir à son besoin d’un maître, d’un guide supposé tout savoir. Quand un patient me parle, « j’oublie » mes théories, et je tâche d’être au plus près de ses mots, de ses rythmes, de ses émotions, de ses silences. Non pas pour m’y coller. Mais pour d’abord les accueillir sans déposer sur eux une pensée toute faite. Ce que je peux dire au patient résulte de cette immersion au cœur de ce qu’il amène, qui vient résonner avec ce que je suis et ce que j’ai compris de l’âme humaine. Alors, seulement, je peux proposer une parole que le patient acceptera ou rejettera, à moins qu’il lui trouve un sens que je n’avais pas imaginé. Comme on le voit, j’ai certes des repères et sans doute quelques habitudes, mais à chaque séance le patient a carte blanche. Et tant pis si ce qu’il amène dément la théorie : c’est ainsi que la psychanalyse progresse, en sachant se confronter au nouveau, à l’inattendu.

Enfin la question « A quelle école? » émerge parfois au moment où le patient s’interroge sur le désir que j’ai eu de faire métier de l’intime. En somme, il me demande : Mais d’où venez-vous? Quelle est donc la curiosité qui vous anime? C’est un moment important de l’analyse car, par ce détour où sont questionnés mes choix, mes « maîtres » ( et donc ma filiation de psychanalyste), il peut à son tour se montrer curieux de ses origines : quels désirs ont lié ses parents, quel amour se sont-ils portés, quels projets avaient-ils pour leur enfant? Penser l’intime de soi nous oblige à penser l’intime de nos parents et de ceux qui nous aiment.

Mais il est vrai que dans nombre de cas la question « A quelle école.. » ne m’est pas posée. Je crois qu’une rencontre s’est alors d’emblée engagée, dans un climat de confiance, et que la question de l’école s’est éclipsée derrière la seule qui vaille : celle de l’écoute analytique.

Genève, mai 2007