À quoi sert une psychanalyse quand on hérite de familles massacrées et de pays disparus ?

On pourrait répondre : « à rien »,

si on pense qu’après une analyse on ressent moins cette douleur déchirante de voir les derniers survivants nous quitter, emportant avec eux aussi bien les souvenirs de leur enfance passée dans un ailleurs qu’on ne connaîtra jamais, que les événements insoutenables qu’ils ont traversés et qui nous laissent à jamais privilégiés et coupables d’en avoir été épargnés ;

à rien, si on croit qu’après une analyse on se débarrasse une fois pour toutes de cette lucidité que les rescapés nous ont transmise et qui nous apprend que la seule différence entre les êtres ne s’est répartie – et ne continue à se répartir de par le monde – qu’entre ceux qui ont le droit de vivre et ceux qu’il s’agit d’affamer, de violer ou de parquer pour les tuer ;

à rien, si on espère qu’après une analyse on va voir triompher le « plus jamais ça » en se livrant tous azimuts aux manifestations des « devoirs de mémoire » rassurants, pour colmater cette rupture d’avec le monde des autres qu’on a partagée avec les parents et qui fait dire à un survivant rwandais : « Pour nous, il y a avant, pendant et après, mais ce sont trois vies différentes, qui se sont séparées à jamais (…) Le rescapé (…) a tendance à ne plus se croire réellement vivant, c’est à dire celui qu’il était auparavant » (1);

Avec psychanalyse ou sans, tout descendant de survivants qui tente de découvrir au moins le pays de ses chers disparus ou ce qui en tient lieu connaîtra, quel que soit son groupe d’appartenance, ce bouleversement qu’une journaliste du Monde décrivait récemment ainsi, par ex., pour les Arméniens (2): « Ils savent qu’ils éprouveront tous un pincement au cœur : Alain Manoukian, Daniel Bilalian, Patrick Devedjian, Alain Mikli (ex-Miklitarian), Armen Petrossian, Youri Djorkaeff, Simon Abkarian […] et au premier rang, Charles Aznavour, doyen de 82 ans […] Chacun porte en lui l’histoire familiale et l’histoire tout court, celle du génocide de 1915. Les grands-parents d’Alain Manoukian, créateur d’une marque de mode […]sont arrivés en France en 1927. Son père, né à Alep (Syrie) pendant l’exode, a perdu six frères et sœurs. […]Daniel Bilalian prévoit des larmes pour samedi : « Quand Aznavour va chanter Les Disparus, on va tous chialer. » »

Alors ?

En réalité si les survivants, après d’insurmontables épreuves, ont quand même pu mettre au monde des enfants, c’est bien pour que ceux-ci réussissent à vivre le mieux possible, non seulement en restant fidèles à leur mémoire mais surtout en acquérant la capacité de se distancer d’elle afin de pouvoir la transmettre un jour scandaleusement au monde. Comme ils ne peuvent aucunement échapper aux effets morbides de la détresse parentale qui leur a été inconsciemment transmise, ils doivent préalablement s’approprier cette voix en souffrance qui parle en eux, afin de l’apprivoiser et lui ôter son pouvoir mortifère et déréalisant. C’est pour accomplir ce double mouvement qui seul rend communément possible la transmission, pour construire sa propre existence différenciée de celle des survivants, qu’un travail analytique peut être utile.

Un sujet n’advient en effet à lui-même que d’avoir pu recueillir la voix de ses ascendants du fait même qu’il s’est éloigné de la portée captatrice de cette voix. Tout lien qui articule un héritier à ses ascendants doit accuser nécessairement un écart différentiel le détachant d’eux, car une transmission ne s’effectue que si elle octroie son espace de liberté et de transformation à celui qui la reçoit. Or le travail analytique introduit un espace tiers qui permet la mise à distance de la victimisation des parents, tout en rendant par là possible d’en assumer l’héritage et de le transmettre.

Grâce à cette relative libération hors de l’emprise du passé, le descendant acquiert alors non seulement la possibilité de vivre pour son propre compte, au-delà de l’effondrement advenu mais aussi celle, politique, de faire entendre la voix des innombrables persécutés en la mêlant de manière créative à celle d’une mémoire de l’humanité. Les descendants de survivants doivent se séparer de leurs morts en opérant un métissage de leurs identifications pour transmettre leur mémoire. C’est ce métissage distanciateur quant à l’emprise exercée par les défunts qui rend leurs héritiers paradoxalement capables de transmettre ce que leurs ascendants furent et ce qu’eux-mêmes sont.

Si les survivants peuvent en effet témoigner éventuellement de ce qui est arrivé, il faut en revanche un travail psychique et culturel sur plusieurs générations pour qu’un descendant de leur filiation puisse penser, subjectiver ce qui leur est arrivé, à eux, donc aussi à lui et, par là, construire sa propre histoire et son propre rapport au monde. Or, au fur et à mesure que se déroulent les séances, le patient met en récit son histoire personnelle qui s’appuie sur les souvenirs des climats oppressants, porteurs des traces d’une expérience annihilante qu’il a vécus dans la maison familiale. Sa parole atteint les couches enfouies en lui pour passer et repasser sur les vécus traumatiques de l’enfance jusqu’à en éliminer non la présence sous-jacente mais l’emprise. Cette narration faite à une écoute bienveillante, qui le dégage peu à peu, en tant qu’individu, de son histoire collective assure ainsi une fonction éminemment subjectivante qui va lui faire trouver, avec l’ingéniosité du Petit Poucet, son propre chemin dans ce monde nouveau où ses parents sceptiques à jamais ne surent l’accompagner. Mais au delà, cette capacité à subjectiver le désastre de toute une famille humaine va l’amener à créer, en tant qu’habitant de la cité, des formes susceptibles de rappeler aux nantis de pain et de sécurité ceux qui ne le furent et ne le sont pas.

Puisque l’empreinte des terreurs endurées se transmet, il faut qu’un destinataire, endetté à la vie malgré tout donnée et devenu porte-parole de leurs témoignages, puisse les mettre en mots: c’est ce que fait l’analysant devenu en somme leur traducteur. Mais, en même temps que se fait cette traduction en présence d’un analyste qui l’accueille, s’accomplit aussi le propre du travail analytique qui est de dégager d’une transmission traumatique les germes de créativité et d’amour qu’elle contient. Tandis que les affects emprisonnés dans la déréliction parentale sont progressivement libérés dans le champ de la parole adressée à l’analyste et accèdent à une verbalisation enfin capable de s’adresser à autrui par le partage d’un travail de pensée, ils irriguent le sol désertique des premières expériences et transforment un empêchement à penser et à aimer en capacité d’aimer.

Paris, Octobre 2006.

Janine Altounian  est essayiste et traductrice.(co-traductrice de  Freud depuis 1970 et responsable de l’harmonisation dans l’équipe éditoriale des Œuvres Complètes de Freud aux Presses Universitaires de France)

(1) Innocent Rwiliza 38 ans, enseignant, cité par Jean Hatzfeld, in Dans le nu de la vie, op. cit., pp. 107, 117.

(2) Béatrice Gurrey, « Le retour aux sources des Arméniens de France », in Le Monde du 29 septembre 06, écrit à l’occasion de la visite en Arménie du Président de la République accompagné d’une délégation des Arméniens de la diaspora.