C’est toujours la faute des mères ?

Pourquoi choisit-on une voie, une spécialité dans le domaine psychanalytique comme dans d’autres ? Le hasard n’explique pas tout, nous le savons bien et il arrive que les circonstances nous mettent en relation avec une catégorie de personnes qui provoquent en nous un écho avec notre histoire, notre inconscient.

Je suis tombée en maternité comme on tombe amoureux et cela ne s’est pas démenti avec le temps, bien au contraire. Dans le travail auprès des femmes enceintes il m’est rapidement apparu que ce pouvoir inouï de procréer que beaucoup leur envient se payait souvent très cher et que leurs difficultés pouvaient avoir des conséquences graves y compris à long terme sur leurs enfants. Disant cela, je semble aller dans le sens de cette idée que tout est la faute des mères ou au moins de leur responsabilité.

Quand on travaille avec des femmes enceintes, on est dans l’ambivalence permanente ; certaines sont dans la plénitude, plus limitées par rien, d’autres écrasées par le poids des futures responsabilités. La plupart alternent entre ces deux états également excessifs, le premier me semblant plus inquiétant. En effet la négation de la réalité ne dure que neuf mois et l’après naissance peut être vécue comme un cauchemar, ce qui va être dommageable pour l’enfant comme pour la mère. En revanche les mères angoissées ou déprimées pendant la grossesse et qui viennent en parler ont, ce faisant, une démarche responsable qui va leur permettre d’accueillir leur enfant un peu plus sereinement.

L’idée que c’est toujours la faute des mères a une double origine. Sociologiquement, la tradition a toujours laissées les mères seules face aux enfants, les pères étant absorbés par leur vie professionnelle à l’extérieur du foyer. Psychanalytiquement, les débuts de la vie, la part la plus archaïque de chacun pose une marque indélébile sur notre histoire et la mère est celle qui est la plus présente, donc la plus marquante de cette vie débutante. A cela s’ajoute l’idéalisation des mères dans les fantasmes collectifs, ce qui leur donne à la fois un pouvoir extraordinaire et une culpabilisation excessive.

Sur le plan social, la place des femmes s’est affirmée dans la vie professionnelle et on a vu apparaître le culte de l’enfant-roi. C’est donc paradoxalement au moment où les femmes ont pris leur indépendance et revendiqué leur droit à une vie personnelle qu’elles sont attendues comme des mères parfaites, seules à devoir combler cet enfant tant désiré. Les futures mères disent souvent : « J’ai peur de ne pas être à la hauteur. « Si on ne peut nier l’impact très fort des mères sur la vie des individus, se demande-t-on comment elles font et qui les aide à assumer ce rôle écrasant ?

Pendant longtemps le pouvoir s’est distribué entre homme et femme de façon simple : les hommes à l’extérieur dans la vie professionnelle, les femmes régissant la famille. Nous mesurons dans notre pratique clinique les dégâts qu’ont pu opérer les mères abusives et fusionnelles. La vie de nos sociétés a évolué avec l’émancipation des femmes et les pères sont de plus en plus désireux de tenir une place auprès de leurs enfants. Remplissent-ils pour autant leur rôle de séparateur entre l’enfant et la mère tout en rappelant à celle-ci qu’elle est sa femme ? Ce rôle primordial du père après la naissance d’un enfant est aussi ce qui permet au couple de faire face à l’intrusion de ce petit tiers qui vient troubler leur duo.

Il faut aider les femmes qui deviennent mères, c’est un problème de santé publique. La société doit les aider et les hommes qui sont les pères de ces enfants doivent être auprès d’elles. Le pires des écueils est la solitude où se trouvent les femmes après la naissance d’un enfant et le désarroi qui les étreint parfois car la maternité n’est pas un instinct ni une évidence mais un apprentissage plus ou moins douloureux malgré le désir d’enfant et en dépit du bonheur qui est là aussi. C’est une femme, un couple, une famille qui sont en jeu et donc la société tout entière.

En conclusion, tout n’est pas de la faute des mères mais tout passe par elles. La dérangeante toile de Courbet « l’origine du monde » est là pour en témoigner. Si nous savons que nos patients ne souffrent pas tant de leur réalité que des fantasmes qui y sont attachés, ce qu’ils reprochent à leur mère est davantage du ressort de la mère fantasmatique que de la mère réelle, aussi terrible soi-elle et le travail consiste à les décoller d’elle.

Nogent-sur-Marne, le 22 décembre 2007

Dernier ouvrage paru : « Mal de mère, mal d’enfant » Albin-Michel