Conversations Psychanalytiques | Ignacio Gárate Martinez

Ignacio Gárate Martinez  –  Conversations Psychanalytiques avec Xavier Audouard, Michel de Certeau, Joël Dor, Maud Mannoni, Octave Mannoni, Francesc Tosquelles, Ginette Michaud – Editions Hermann.
 
 
 
Ce livre est un ouvrage de référence pour l’histoire de la psychanalyse et les psychanalystes, qu’ils soient en formation ou « confirmés ». Un cadeau du témoignage de sept noms qui sont partie constitutive des fondements de la psychanalyse et de son éthique. Et ce d’autant plus dans notre époque où trop peu de témoignages d’une psychanalyse vivante existent.

Dans ce livre « Conversations psychanalytiques », j’ai aimé la part que l’auteur accorde à la poésie et à l’effet poétique d’une parole, au-delà du sens, pour privilégier ce qui s’inscrit au-delà de tout apprentissage, et c’est aussi ce qui caractérise chacun de ces entretiens. Cette part poétique, que l’on retrouve dans l’écriture de l’auteur, me fait penser à une phrase de Pascal Quignard dans son dernier livre « Boutès » : « Toujours ces sons – et non leur signification – vont nous faire nous dresser et nous diriger vers ceux qui nous appellent ».
 
J’ai aussi été très intéressée par la place faite à l’amitié et à une certaine fraternité, qui sont introduites par le terme « conversation » et que l’on retrouve tout au long des rencontres, avec comme un crescendo dans cette fraternité et cette confiance.
 
Les 3 premières rencontres, « ramassées » sur une période très courte -printemps 1982 à novembre 1982- parlent  du désir de « savoir » d’Ignacio Gárate, comme s’il était venu chercher quelque chose de cet ordre-là, et qu’un déplacement s’était opéré à la fin des entretiens, c’est-à-dire qu’une rencontre s’est produite autour d’autre chose, d’une confiance, d’une générosité des paroles et du don de leur expérience qu’il a reçues. Qu’il est parti sans avoir trouvé un savoir, mais quelque chose qu’il n’attendait pas. Et ce qui a commencé à faire transmission, ce sont les mots sur une expérience et non pas sur un savoir de la théorie psychanalytique.
 
Puis l’entretien avec Joël Dor, où Ignacio Gárate est plus dans une sorte de contestation et de bagarre, pour préciser encore et encore ce qu’est le rapport au savoir en psychanalyse, la différence entre la théorie et la doctrine, ce qu’est la transmission par les livres. Dor dira qu’on ne peut transmettre la théorie sans parler de notre pratique, et précise : « ce qui noue la théorie et la pratique, c’est le transfert ». Cette recherche opiniâtre s’achèvera par un passage du vouvoiement au tutoiement quand ils quitteront le bar bruyant où ils s’entretenaient, et que le vieux panneau d’un plombier nommé Gardel servira de passage vers Carlos Gardel et à l’instauration d’une amitié, car Ignacio Gárate se mettra à chanter un tango et Joël Dor accueillera ce chant au milieu de la nuit avec un éclat de rire.
 
Avec Maud Mannoni et Xavier Audouard, j’ai cru saisir plus d’échanges que d’interrogations, c’est l’autorisation et la nécessité de diversité radicale dans la clinique psychanalytique de Maud Mannoni, c’est Xavier Audouard qui sait qu’être vivant c’est continuer de découvrir, « de se tenir aux aguets de l’acte » …Et qu’à l’instar de la poésie, « l’acte c’est ce qui rompt avec la logique habituelle et nous laisse entrer dans un tout autre monde ».
 
Et puis avec Ginette Michaud, c’est LA rencontre, c’est le passage de la recherche de savoir et de l’échange, à un véritable Partage entre elle et l’auteur. Avec beaucoup de don de la part de Ginette Michaud, beaucoup de générosité.
Dès le début, elle parle de sa vision de la fraternité et de l’éthique en affirmant : « ça passe par le transfert. L’amitié c’est se reconnaître dans quelqu’un qui, devant les options de vie est capable de faire les mêmes engagements et les mêmes renoncements, cela revient à "tenir sa parole", avoir la même "tenue de vie" ».
 
J’ai été très touchée par ce qu’elle dit à propos de l’amour et de la joie, « l’amour est plus mouvement qu’état…Tandis que la joie, il faut qu’il y ait un signe de l’autre, qu’il y ait le rayon de soleil (dans son chausson…)… c’est un état qui anticipe le plaisir ».
 
Et c’est en lisant l’entretien avec Ginette Michaud que j’ai pu entendre pour la 1e fois cette ouverture à la phrase de Lacan : « L’analyste ne s’autorise que de lui-même ». Elle dit à propos des analysants qui choisissent de devenir psychanalyste : « Il y a des interrogations qui sont des questions qu’on traîne depuis l’enfance… et qui trouvent à un moment une réponse avec leur propre psychanalyse… et cela va éclairer complètement le reste de leur vie. Cette ouverture est tellement fulgurante, que ce n’est pas possible de lâcher ça… C’est terminé, ils ont envie de transmettre. »
Elle développe un peu plus loin : « C’est articulé avec la transmission mais aussi avec l’impossibilité de lâcher quelque chose qui a été une fulgurance, qui a donné un sens à sa vie… et on ne peut pas garder ça en soi, il faut effectivement le mettre en pratique ». Puis elle continue sur ce sujet en parlant de l’amour perdu de l’analyste à la fin d’une analyse. Que ça, c’est perdu, mais que ce qui est gagné, c’est que, dans le rapport avec l’analyste, quelque chose est passé à un registre symbolique qui est indestructible.
 
Et enfin, elle conclut —à propos de la question de l’auteur : « Comment peut se finir le transfert? »— en disant de manière limpide qu’on se sépare de ceux avec qui l’on a travaillé, cherché, partagé -que ce soit son analyste, son « contrôleur » ou ceux avec qui l’on a travaillé des séminaires ou dans des institutions- elle dit : « on se sépare de ces gens-là quand on arrive à avoir les instruments de déchiffrage de sa propre clinique ».
 
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce qu’elle dit à propos de la scansion et du sens à y donner dans le travail avec certains psychotiques, trouver le moment de clore une séance  à un moment où la clôture du vide, la clôture de l’angoisse puisse se faire, que l’angoisse ne soit pas permanente avant et après la séance. Et que ça s’étend aux patients extrêmement angoissés, même ceux qui ne sont pas psychotiques.
 
Enfin, je terminerai par l’histoire de la « tenue ». Dès le début de l’entretien, c’est un terme qui est cher à Ginette Michaud et qu’elle utilise à propos de l’amitié et de la parole que l’on tient.
 
Ce qu’elle raconte de sa vie, la traversée dans la guerre, collée contre le corps de sa grand mère pour échapper à la mort (alors que sur la route, une petite fille qui avait quitté les bras de sa mère est morte dans l’éclatement d’une bombe), puis elle qui prend sa mère dans ses bras, contre son corps – elle dit : « j’adorais ma mère » avec une telle vérité- pour l’aider à passer dans la mort, et le moment où son analyste (Jacques Lacan) lui dit « mon petit, votre père est mort », en la prenant par les épaules, mais pas dans ses bras, et lui disant pour arrêter son mouvement de se mettre dans ses bras « De la tenue, Ginette, de la tenue. Allez-y ».
La polysémie de ce mot « tenue ».
Son analyste qui lui permet de symboliser la mort de son père.
 
Je m’arrêterai là, il y a tant de choses qui m’ont marquée dans ce livre, j’en omets forcément beaucoup, mais je vous invite à son ouverture qui à chaque fois, apporte une lumière, comme une fulgurance.
 

Anahit Dasseux Ter-Mesropian
Paris, le 13 février 2009.

Conversations psychanalytiques | Ignacio Garate-Martinez

 Conversations psychanalytiques de Ignacio Garate-Martinez (Editions Hermann)

Loin d’être hermétique, la frontière entre « écrivain et psychanalyste », ainsi que se définit l’auteur, regorge de multiples passages clandestins. Celui, par exemple, qui ouvre un chemin entre « conversation » et conversion – analytique s’entend – se donne juste la peine de modifier un signifiant de la lettre. De conversation à conversion, il n’y a, si l’on ose dire, qu’un pas de « ça » à franchir ! Il en va ainsi de ces « conversations psychanalytiques » proposées par Igniacio Garate-Martinez, survenues entre 1982 et 2003 et qui semblent « tracer » l’empreinte de son propre passage des « années d’apprentissage au « bord de la maturité » de sa pratique analytique. Et lorsque l’on trouve parmi ses « sept interlocuteurs », des figures aussi historiques de la psychanalyse que celles d’Octave et de Maud Mannoni, Michel de Certeau, Xavier Audouard, Joël Dor ou Ginette Michaud, le sentier vicinal devient une allée royale. Et si, malgré toutes ces alléchantes mentions, le lecteur hésitait encore, la puissance poétique du style, la profondeur de l’échange, l’authenticité du propos dès les premières pages de cet ouvrage récemment paru chez « Hermann Psychanalyse », achèveraient de le convaincre de s’engouffrer dans le monde de l’intériorité analytique et de la réflexion sur le sens d’un parcours. Une réflexion toujours bornée par la dimension humaine.

On saura donc gré à l’auteur d’avoir rendu publics ces entretiens, non seulement en raison de leur valeur « transitionnelle » dans la vie et le parcours de celui qui les a réalisés mais également pour tous ceux et celles qui questionnent la psychanalyse. Ils seront ravis par cette série de témoignages inédits, vifs éclairages aussi philosophiques que pratiques, paroles parfois décapantes, silences entendus et rires complices entre celui qui interroge et celui ou celle qui répond. De ce flux abondant, on retiendra notamment les propos tenus par Xavier Audouard : sa merveilleuse histoire sur l’absence maternelle et sa découverte des planètes, si révélatrice, selon lui, de l’apport de « sa propre analyse », au point d’alimenter ses « doutes » sur les formations didactiques. En plein débat d’actualité sur le « métier et la formation des psychothérapeutes », son sentiment sur la différence entre psychanalyse et psychothérapie mérite d’être cité : pour celui qui est analyste, précise-t-il, cette différence devient « arbitraire » car c’est « le patient qui choisit l’une ou l’autre attitude et le rôle du psychanalyste est de repérer dans ce choix une structure de défense ». Pour Octave Mannoni, également interviewé par l’auteur sur ce sujet, il y a alternance irrégulière et imprévue entre les deux au cours d’une cure, en fonction de « l’intérêt porté au transfert…mais qui est toujours là ». Une actualité que l’entretien avec Joël Dor, pourtant réalisé au printemps 1987, ravive sur le soi-disant « écroulement de la psychanalyse » : celui-ci ne correspond en fait qu’au retour de la psychanalyse « dans son champ propre » après une « période d’impérialisme ». Une « position » d’extraterritorialité par rapport aux différents champs de la connaissance qui lui « permettra encore mieux d’avancer ». Evidemment, on se précipitera sur l’entretien avec Maud Mannoni qui occupait, selon Ignacio Garate-Martinez, « une position tierce entre l’élaboration théorique de Jacques Lacan et le flux clinique de Françoise Dolto » et dont le testament spirituel visait à recommander une « formation des jeunes analystes qui échappe aux négociations de personnes et aux querelles de clans ». Celle qui « s’ennuyait dans les congrès » de psychanalyse en vient ainsi à « élucider » les différences de pratique entre les deux rives de l’atlantique : « Freud était bavard avec les Américains qui l’intéressaient » ce qui a conduit à développer des psychanalystes qui ne se prenaient pas pour la « statue du commandeur », explique « Madame Mannoni » à l’auteur. Avant de préciser qu’il « s’emmerdait avec les Anglais » avec, pour conséquence, la création d’une école « complètement mutique » à part quelques distinctions comme Mélanie Klein et sa technique de « surinterprétation ». On aimera aussi sa formule sur ceux analysés par le « Lacan » dans sa dernière période : « ils n’en ont souvent gardé que les tics » – les Lacaniens entendront sans doute cette sentence autrement ! – ajoutant toutefois que Lacan était aussi capable d’accompagner en taxi un de ses patients en crise grave jusqu’à l’hôpital. Une autre époque sans doute.

Alors que la psychiatrie est à nouveau confrontée aux problématiques de l’internement, il convient également de lire cette magnifique « Histoire de Paulina Luz, héroïne du silence » publiée par Ignacio Garate-Martinez dans la collection « Encre marine » aux Editions « Les Belles Lettres ».

Nice, le 27 novembre 2008