Faut-il s’empêcher de lire des textes psychanalytiques ?

Question : Dans le livre « Les mots pour le dire » de Marie Cardinal, il est tout à fait déconseillé de s’informer sur la psychanalyse et de lire des textes, tout ça pour favoriser le fait d’utiliser ses propres mots. Etes-vous d’accord avec cela, faut-il s’empêcher de lire sur ce sujet ?

Patient à venir, patient en cure, que cherche-t-on dans les ouvrages spécialisés si ce n’est soi ? Le profane en attend d’être renseigné sur sa souffrance, sur les difficultés qu’il éprouve, leur diagnostic, le pronostic, leur interprétation et, au fond, la manière de s’en débarrasser.

Que l’on essaie de gagner du temps, en sachant tout, et tout de suite, ou le plus vite possible, que l’on essaie de se débrouiller seul, d’éviter ou de repousser cette démarche qui consiste à aller frapper à la porte de quelqu’un, (avec ses inconnues, qui, pour combien de temps donc d’argent, etc…) est légitime. Mais, en matière de psychanalyse, savoir sur soi ne se peut que d’une façon : apprendre de soi. Il faut s’exposer en exposant une demande à un autre que soi. Combien de fois le psychanalyste est-il soumis à ce genre d’interrogation, dans ou hors son cabinet : « Ca veut dire quoi ça ? » Il peut s’agir, pour soi comme pour un autre d’ailleurs, d’un rêve, d’un symbole, d’une réaction imprévue, incongrue, d’une montée de l’angoisse dans telle ou telle situation. Le questionneur cherche une clé universelle qui lui permette de déchiffrer un signe, d’identifier un symptôme, de comprendre une panne, comme il s’adresserait à un technicien expérimenté.

Or, malheureusement et fort heureusement, saisir la vérité est une entreprise infiniment plus complexe, tellement plus belle aussi. Et s’il reconnaît bien sûr des particularités qui sont des constantes, des catégories correspondant à des systèmes de défense différenciés ou des structures répertoriées, le psychanalyste dans son cabinet s’intéresse à la singularité de son patient. A ce qui n’appartient qu’à un seul dans son fonctionnement psychique, dans son histoire, sa préhistoire, sa trajectoire et dans la manière forcément unique dont tous ces éléments s’organisent dans son parcours et son propos . L’analyse propose un cheminement à deux, avec pour outils l’inconscient de deux sujets, tous deux à nul autre pareils, engagés dans le vif d’un étrange périple immobile.

Si l’analyste a une idée approfondie, sa formation sert à cela, de son propre fonctionnement psychique, c’est dans la rencontre qu’il va aller à la découverte des processus psychiques à l’œuvre chez son patient, articulés aux siens propres. D’avance, il ne sait rien du paysage qui va défiler, du déroulement des séquences, ni de ce qui leur sera révélé au cours de ce qui est, à chaque fois, ce n’est pas coquetterie, une aventure. Dès lors, on comprend que la quête du sens en psychanalyse ne peut être affaire de connaissance. Et que, bien plutôt, ce qui en sera suggéré, par ses lectures, pourra se mettre au service de la méconnaissance du patient, de ses défenses, ce qu’on appelle sa résistance. Par exemple, il pourra penser que ce qui lui arrive est arrivé à bien d’autres, le banaliser, parce qu’il ne veut rien savoir, à son insu même, de ce qui pourrait surgir d’enfoui, de dissimulé, dans son discours, perspective infiniment plus inquiétante. Cependant ce sont de telles émergences, dont le bien connu lapsus, un silence, des blancs, qui servent de clignotants au patient comme à l’analyste et leur offrent d’éclairer des zones occultées, un mot-clé, une pensée inavouable.

Ce n’est donc pas l’idée de garder une supériorité sur son patient, du côté du savoir, qui guide l’analyste lorsqu’il lui déconseille de lire des textes analytiques, mais le souci d’éloigner ce qui peut renforcer ses résistances et faire obstacle à la cure. S’il y a des patients qui ne parlent pas, d’autres qui jettent trop de mots comme un écran de fumée, il y a aussi ceux qui parlent…comme un livre. Sonder la littérature psychanalytique peut être une manière déguisée de s’informer sur son psychanalyste. Là encore l’écran de projection doit se maintenir vierge et le plus large possible, car trop de réalité objective empiète sur l’expression de fantasmes et des désirs, sur ce qui est prêté à l’analyste, transféré sur lui, et qui doit pouvoir être mis en jeu dans la cure.

Il est facile d’objecter que tenter de tenir à l’écart les résistances est illusoire. La résistance du patient est présente dès le premier instant : elle est un des acteurs de la cure, le ressort même du travail. Car elle se manifeste sous des formes diverses, toujours travesties, dont l’amour dit de transfert. Néanmoins, l’analyste doit s’efforcer de ne pas la favoriser. Ainsi Freud, qui analysait ses patients cinq fois par semaine, regrettait le temps d’interruption du vendredi au lundi, craignant que la résistance en profite pour se remobiliser. Un des objectifs de la cure est, qu’une fois son système de défense assoupli, le patient ait accès à sa vie psychique, que son désir émerge et s’exprime dans une parole dite pleine, non entravée, en particulier, par le savoir convenu quel qu’il soit, et sans doute le plus insidieux, le savoir théorique.

L’analyse vise à un savoir sur soi. On ne le trouvera dans aucun ouvrage. Mais on peut se procurer des ouvrages, en nombre quasi illimité aujourd’hui, qui permettent longtemps et efficacement de le différer ou de l’empêcher.

Paris, le 27 janvier 2008