Ferenczi après Lacan | Jean-Jacques Gorog,

« Ferenczi après Lacan », Sous la direction de Jean-Jacques Gorog, Coll. « Psychanalyse », Editions Hermann, 2009.
 
La clinique de Sandor Ferenczi, l’un des analysants de Freud, ressemble étonnamment à cet alcool hors d’âge que Talleyrand offrit à la fin d’un célèbre « souper » au ministre de l’intérieur Fouché pour le convaincre de prendre le parti de Louis XVIII : on s’émerveille, on le prend, on le regarde, on le hume, on pose le verre…et on en parle !

Difficile en effet de trouver aujourd’hui un psychanalyste qui se réclame ouvertement de la « thérapie active »,  des « techniques de relaxation », de « l’analyse mutuelle » entre patient et thérapeute, pratiques toutes dérogatoires au « setting » traditionnel et aux règles du transfert. Tout au plus la communauté analytique a-t-elle fini par admettre, parfois du bout des lèvres, le principe d’une analyse personnelle poussée du futur thérapeute -et pas seulement une analyse didactique- considérant avec Ferenczi que le meilleur psychanalyste était un « ancien patient guéri ». Inclassable, personnalisée, réécrite en permanence par celui que le biographe de Freud, Ernest Jones, appelait avec condescendance le « paladin », la clinique de Sandor Ferenczi n’en continue pas moins de susciter une curiosité mêlée d’intérêt théorique et pratique.
 
Au point que l’Association « Ferenczi après Lacan », dont Roland Chemama, Jean-Jacques et Françoise Gorog ou Alain Vanier constituent certains des piliers, a souhaité en 2006 y consacrer ses journées d’études dans la ville natale de l’intéressé. Journées dont les Editions Hermann viennent de publier les actes sous la forme d’un recueil d’une vingtaine de contributions signées des grands noms de la psychanalyse, de Claude Boukobza à Jean-Jacques Moscovitz en passant par Colette Soler ou Catherine Millot. Une lecture loin d’être inutile.
 
Peut-être dans le sillage de l’Association Sandor Ferenczi dont les travaux n’eurent de cesse de faire connaître Jacques Lacan en Hongrie, la tentation semble grande chez certains des auteurs de récupérer cet héritage à son seul profit : les uns mettent en avant le thème cher au praticien hongrois de l’« élasticité de la technique psychanalytique », un texte de 1928 disséqué par Lacan dans ses « Variantes de la cure type » où il tient Ferenczi pour un « précurseur de la modernité psychanalytique ». D’autres voient en lui le « passeur » originaire du nom de la procédure d’habilitation mise au point par l’Ecole Freudienne de Paris en 1967 afin d’accéder à l’autorité d’analyste lacanien confirmé. On saura finalement gré à Colette Soler de renvoyer, avec la radicalité tranchante qu’on lui connaît, Ferenczi dans un passé « dépassé » par Lacan !
 
A l’opposé du lacanisme rationalisé, on s’intéressera également à la dimension « spirituelle » de Ferenczi, « éternel analysant » de Freud torturé par son obsession empathique : spécialisée, si l’on ose dire, dans l’étude des manifestations très intérieures de la « déréliction », un dérivé du « hilflösigkeit », Catherine Millot parle de « mystique ferenzcienne » tandis que Claude Boukobza rappelle l’engouement de Ferenczi pour le « dialogue des inconscients ».
 
Nul doute toutefois que parmi les réflexions du « grand vizir », autre surnom nettement plus affectueux, celle rédigée un an avant sa mort sur « La Confusion de langue entre l’adulte et l’enfant » reste l’une des contributions les plus déterminantes du Hongrois à la psychanalyse : il y décrit de manière très convaincante le traumatisme infantile d’une séduction incestueuse de l’adulte sur l’enfant. Ce dernier se révèle incapable d’intégrer un message d’autant plus énigmatique qu’il se nourrit de la sexualité infantile refoulée du plus âgé. Winnicott et Balint s’en inspirèrent et le professeur Laplanche en fit notamment son miel pour élaborer sa théorie de la « séduction généralisée ». On fait pire comme héritage.
 
La succession de Ferenczi demeure néanmoins sous bénéfice d’inventaire, voire s’apparente parfois au déshéritage si l’on considère la relation de ce « cherchant » avec le fondateur de la psychanalyse. Lequel tint dans un premier temps les écrits de son « cher fils » pour de « l’or pur ».  Avant de le faire irrémédiablement chuter de la Roche Tarpéienne lors du Congrès de Wiesbaden en 1932: devenu pour le père de l’analyse une « pilule amère », marginalisé pour son texte sur la « confusion de langue » jugé très sévèrement par Freud, Ferenczi raconte son dernier entretien avec le « Professeur » : « j’ai tendu la main pour un cordial adieu. Il m’a tourné le dos et est sorti de la pièce »./.
 

Nice, le 20 mai 2009