Folies minuscules | Jacques André

Folies minuscules, Jacques André, Paris, Gallimard Connaissances de l’inconscient, 2008. 180 pages, 13 euros.

Le titre du dernier ouvrage de Jacques André Folies Minuscules est trompeur : attiré par cet écho du célèbre ouvrage de Pierre Michon Vies minuscules (1996), le lecteur s’attend à trouver des histoires de cas, de ces « petites » histoires de patients, histoires de vie, des folies petites ou grandes, telles qu’elles peuvent être parfois exaltées par la plume des psychanalystes. Freud, le premier d’entre eux, haussa ce genre au statut de « roman » tout en s’insurgeant contre le plaisir que les lecteurs pouvaient y trouver : Dora, Hans, l’Homme aux loups, le président Schreber, histoires d’une vie humaine, au destin tragique ou médiocre, parfois marquées par la folie.

Le travail clinique est au cœur du présent ouvrage, évoqué tantôt au début du propos dont il fournit le pré-texte, ou au contraire au détour de la pensée, mais il n’en est jamais le « cadre ». Les différentes situations cliniques choisies par Jacques André lui permettent de réinterroger les origines de la pensée et de la clinique freudiennes pour inlassablement réfléchir à la clinique actuelle, celle qui fait le vif de l’activité d’un psychanalyste. Passion de la clinique et passion de l’écriture vont ici de pair, comme dans L’Imprévu en séance [1]. Un des articles les plus significatifs de ce point de vue qui mêle épistémologie, histoire de la psychanalyse et clinique est celui intitulé « On ne touche plus ! ». Comment Freud a-t-il inventé la psychanalyse ? En arrêtant de « toucher » les hystériques, c’est-à-dire en arrêtant de leur imposer les mains sur le front, en arrêtant de les traiter par hypnose. C’est la thèse épistémologique de Didier Anzieu, spécialiste de la question de la peau dans la psychogenèse du moi. Jacques André renverse la perspective : c’est parce que Freud a découvert le transfert et le refoulement qu’il cessa de toucher les hystériques. C’est le moment mythique du rêve de l’injection faite à Irma (24-25 juillet 1895) où Freud est en train de cesser d’être médecin, et où il rêve de devenir psychanalyste : comment « toucher » les hystériques autrement qu’en auscultant l’énigme de leur souffrance corporelle ? Jacques André réexamine ce moment de bascule dans la pensée et la clinique freudiennes à l’aune de la clinique de Winnicott qui inventa avec ses patients borderlines ou psychotiques une clinique dépassant largement l’interdit freudien et donc, le cadre de la talking cure. Winnicott reprend le mouvement de bascule freudien en sens inverse : en théorisant le holding (to hold : porter, tenir, maintenir), Winnicott réinvente la clinique pour les patients qui ont été insuffisamment portés ou insuffisamment touchés par leur mère. Ce franchissement de la frontière, ce dépassement du cadre et de l’interdit de toucher, montre que cette frontière existe et doit être présente, mais réinterrogée dans chaque cure. Cette question du toucher est essentielle à penser pour la mise en place du transfert et du contre-transfert. Afin que l’interdit du toucher, théorisé par Freud dans Totem et Tabou, ne ressemble pas à un interdit de penser.

Dans un chapitre intitulé "Encore", autre moment fort de l’ouvrage, Jacques André interroge la question de la régression d’un point de vue théorique et clinique. Winnicott n’hésitait pas à « porter » certains patients jusqu’à la régression, régression qui les menait à une véritable dépendance vis-à-vis du psychanalyste. La question de la frontière entre psychanalyse et psychothérapie, qui a été souvent débattue depuis quelques années, notamment par Pierre Fedida, n’est pas sans rapport avec la question précédente, et la référence à Winnicott s’impose à nouveau ici sous la plume de Jacques André. Sans prendre parti dans ce débat clinique, Jacques André confronte la pensée de Winnicott à celle de Lacan. Il est rare de retrouver ces deux là rassemblés sous la même plume tant l’alliance semble presque saugrenue. Et là encore le point de vue de Jacques André permet de mettre au jour un autre interdit de penser édicté cette fois par Lacan : le patient sur le divan n’est pas, selon lui, un nourrisson vagissant. Donc exit la régression. Le propos de Lacan est dur, méprisant, cassant pour les partisans de la régression : il les appelle les "bénins et les niais".

Le propos du présent ouvrage tourne autour des liens entre le féminin, le maternel, et ces "folies minuscules" qui font le quotidien des divans. Jacques André y dialogue avec l’oeuvre de Pierre Fedida dont il a été très proche et celle de Jean Laplanche. Mais la boussole principale de ce parcours théorique et clinique reste l’œuvre freudienne. Ce qui amène Jacques André à suivre Freud jusqu’à la Ville éternelle (Rome) : à la fin d’un chapitre intitulé "Le trou", surgit un récit digne d’un souvenir de Freud. S’agit-il d’un rêve ? d’un fantasme ? Un personnage, double évident de Freud, en promenade sur le Forum, y rencontre trois femmes, qui pourraient bien incarner de nouvelles Parques.

C’est précisément sur le thème de la mort que bascule la fin de l’ouvrage. Abandonnant la position clinique, Jacques André propose des récits en première personne. Ces "Folies meurtrières" reprennent du côté du passage à l’acte les thèmes abordés dans le reste de l’ouvrage : folie de la mère qui tue la fille, folie de l’amante qui tue l’amant, folie du fils qui tue le père. Nous ne sommes plus dans le huis clos du cabinet de l’analyste. Des personnages au statut incertain évoluent dans un ailleurs à la fois proche et lointain, celui des départements d’outre-mer (outre la mère ?), sous l’œil d’un narrateur dont on ignore le statut : avocat ou journaliste, on ne sait, son statut professionnel le met en contact avec ces criminels "ordinaires" dont il a "écouté" il y a une vingtaine d’années les témoignages. Histoires et paroles de crimes.

Encore des « vies minuscules », brisées par la folie homicide, qui viennent s’inscrire au creux de l’oreille du narrateur, qui les "ausculte" pour les retranscrire. L’écoute est plutôt neutre et bienveillante. Presque celle d’un analyste. A la limite entre vérité et fiction, entre présent et passé, entre ici et là-bas, l’auteur cherche à ouvrir un autre espace, entre deux. Nul doute, celui de l’inconscient.

Mariane Perruche

[1] : « L’imprévu en séance », Jacques André, Paris, Gallimard, 2004.