Hommages à Elsa Cayat

[ La croix | 12/01/2015 ]

Hommage à la psychanalyste Elsa Cayat par Alice Ferney et Éric Reignier

Elsa Cayat était psychanalyste mais aussi chroniqueuse à Charlie Hebdo. Elle a trouvé la mort dans l’attentat du mercredi 7 janvier. Deux de ses patients, l’écrivain Alice Ferney et Éric Reignier, chef d’entreprise, consultant en conduite du changement, lui rendent un hommage à deux voix.

Éric Reignier :
« J’avais rendez-vous ce mercredi soir avec Elsa Cayat. Deux fois par semaine, j’ai rendez-vous avec elle. Pour la première fois, sa porte était fermée.

Elle tendait la main comme pour un baisemain. Elle se déplaçait à grand pas en croassant un “Alors, dites-moi…” Elle s’asseyait, laissait tomber par terre ses chaussures, recroquevillait sous elle ses pieds nus et répétait : “Alors racontez-moi…” »

Alice Ferney :
« Elsa Cayat a été assassinée mercredi avec les esprits libres de Charlie Hebdo. Elle était psychiatre et psychanalyste, ”depuis très longtemps !”, disait-elle avec vigueur, pour confirmer la passion qu’elle avait de son métier et sa foi dans l’exercice qu’elle en proposait. Elle avait créé pour le journal la rubrique “Divan de psy”. Ce n’était pas une blague, c’était de l’intelligence pure. Comprendre le psychisme humain autant que la société d’aujourd’hui, les nouveaux vides et les nouvelles souffrances, elle y travaillait dans ses éditos, ses livres et sa pratique. Elle avait beaucoup écouté et beaucoup lu. “Y a deux types qui ont dit des trucs, Freud et Lacan. Les autres ont répété.” Elle était radicale et ouverte, elle se marrait aussi. »

Éric Reignier :
« Les premiers mots venaient, se liaient, et puis les siens, énormes, rabelaisiens. Elle devenait gargamelle pour travestir ses fulgurances : ”Vous vous rendez compte de ce qui vous est arrivé”, “Mais ce sont des connards, ceux qui disent des trucs pareils…” “C’est un cancer ce que vous avez, faut que vous compreniez…” Un “OUAIS” qui partait de loin qui durait pour m’aider à accoucher d’une effarante vérité. »

Alice Ferney :
« Elle emporte avec elle les centaines d’histoires des patients qui fréquentaient son cabinet de l’avenue Mozart, espace magnifique et inspiré, dont elle semblait ne jamais sortir, habitant ce désordre extraordinaire, l’ordonnant par la pensée, âme et maîtresse de son espace, au milieu des livres, des animaux, des papiers griffonnés, des cendriers et des tasses de café, les instruments de son indépendance d’esprit insolente. On attendait dans l’entrée de l’appartement. Sa grosse voix de fumeuse passait parfois la double barrière des portes capitonnées. “Ouaiiiiis !”, disait-elle quand on mettait au jour quelque chose. C’était un acquiescement énorme, un encouragement d’ogresse chaleureuse, comme si elle dévorait la bêtise, la peur, l’interdiction, la retenue, la culpabilité, tout ce qui entrave et rend malheureux. »

Éric Reignier :
« Je lui ai dit ce que je n’ai dit à personne, des émotions et des pensées que j’ai tues à ma femme, à mes amis, à mes enfants. Un rire en saccade, profond comme une caverne, un carton de pneu qui s’écroule pour ponctuer une association de mots réussie : “vous venez de dire enjeux… vous saisissez : enjeux/en je, en vous quoi !…” Et sa main sur l’épaule pour me raccompagner était comme une chaleur d’humanité.

Elsa Cayat emporte mes histoires et reste inscrite dans la mienne. »

Alice Ferney :
« Elle croyait que la psychanalyse libère comme rien d’autre, elle n’avait nul besoin de le promettre : elle témoignait pour l’essor de soi vers soi. Elle incarnait la liberté d’être, l’intensité et la joie qui en résultent, quelque chose d’absolument bon, puissant et bienveillant. Sans souci d’une orthodoxie, sans dieu ni maître comme dit François Roustang, seul capitaine dans la traversée où l’on finissait par être engagé autant pour le plaisir d’elle-même que pour travailler sur son divan. »

Éric Reignier :
« Elle écrivait dans Charlie, c’était une évidence. Elle était Charlie, énorme, iconoclaste. Elle cachait son intelligence sans limite sous le masque de la provocation et de la gauloiserie. Elle avait le verbe de Cavanna, elle était Charlie divan.

J’imagine qu’elle a refusé de se coucher, qu’elle a regardé l’homme qui la menaçait de son arme et qu’elle lui a crié : “Mais quel connard ce mec…” »

 

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[ Tenoua ]

Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles d’Elsa Cayat, le 15 janvier 2015, reproduit avec l’accord de la famille.

Elsa avait l’habitude de commencer chacune de ses séances de thérapie, en disant à ses patients : « Alors, racontez-moi ! ».

Alors j’aimerais que nous écoutions cette invitation qu’elle donnait à la parole de l’autre, et que nous racontions, même si ce cimetière est aux antipodes de son bureau en désordre, même si sa fumée de cigarette ne tournoie plus dans les airs. Racontons ici, en ce lieu, qui fut Elsa Cayat, ce qu’elle fut pour ses parents, ses frères et sœurs, pour sa famille, son compagnon, ses neveux, ses patients, ses collègues, pour sa famille de Charlie Hebdo, pour sa fille.

Il nous faut raconter ici la femme exceptionnelle d’intelligence, de vivacité d’esprit et d’humour que vous avez connue. Il faut raconter la vie d’une femme hors du commun comme on raconte une histoire – et je crois qu’elle adorait les histoires. Comme elle adorait les livres.

Adolescente, elle avait dit à sa sœur : « Tu dois lire au moins un livre par jour ! Nietzsche, Heidegger, Freud… Peu importe ! ». C’était là le régime minimal de la culture et de l’amour du savoir et des mots tel qu’elle les concevait.

Elsa aimait passionnément les livres, surtout les polars… parce qu’elle adorait les intrigues et les romans qu’on ne peut plus lâcher et qu’à la fin, disait-elle, « on découvre toujours l’identité de l’assassin, et même son mobile ».

Quel assassin, quel mobile font que nous l’accompagnons ici aujourd’hui ? Qu’aurait-elle dit de cette intrigue-là ? Peut-être qu’elle aurait su en rire, qu’elle aurait même pu partir dans un éclat de rire contagieux.

Je sais combien sa présence manque déjà à tant de gens réunis ici, proches, familles, patients, confrères, voisins. Elle avait tissé des liens avec tant d’êtres et ne laissait personne indifférent.

En tant de points, elle avait créée son unicité, sa façon d’être hors du commun. Y compris dans sa pratique psychanalytique dont d’autres parleront bien mieux que moi. Elle n’était ni freudienne, ni lacanienne. Elle était « Cayatienne », une école à part, l’école de quelqu’un qui chérit la liberté au point de l’enseigner continuellement à l’autre, l’école de quelqu’un qui sait vous scruter en profondeur et vous dire exactement où ca fait mal, où placer les mots, comment jouer avec eux pour que le langage vous soigne.

Ces jeux de mot, cette passion du langage et du débat, vous le savez, est très chère au judaïsme et à ses sages. Je me dis qu’elle aurait peut-être pu faire un très bon rabbin – qu’elle ne m’en veuille pas de lui dire cela, à elle, la juive laïque, l’athée pratiquante.

J’espère qu’elle ne m’en voudra pas non plus, elle qui aimait tant les histoires et les intrigues, de vous raconter à sa mémoire une histoire, un enseignement du Talmud qui me semble parler un peu d’elle.

Le Talmud raconte un célèbre débat entre des grands sages à la maison d’étude. Ils débattent comme ils savent si bien le faire. Le ton monte et chacun défend avec passion et virulence son point de vue. Imaginez l’ambiance d’une conférence de rédaction à Charlie Hebdo , transposée au monde de la Yeshiva.

Rabbi Eliezer dit alors : « J’ai raison, j’ai forcément raison. Pour le prouver, dit-il, que cet arbre soit immédiatement arraché ! » Dans la seconde, l’arbre est déraciné et planté 100 mètres plus loin. Réaction des autres rabbins : ils haussent les épaules : « Et alors ? Cela ne prouve rien ! »

Alors, Rabbi Eliezer poursuit sa démonstration : « Si j’ai raison que les murs de la maison d’étude s’effondrent sur nous ». Immédiatement, les parois de la Yeshiva commencent à s’affaisser. Les autres sages se tournent vers les murs et leur disent : « De quoi je me mêle ? Ceci est un débat entre les sages, ne bougez pas et restez en place ! » Les murs s’immobilisent. À bout d’arguments, rabbi Eliezer en appelle à Dieu lui-même et dit : « Si j’ai raison qu’une voix céleste le confirme ». Immédiatement, une voix céleste annonce : « Rabbi Eliezer a raison ». Silence à la maison d’étude. Alors, se lève un homme, Rabbi Yoshoua et il dit à Dieu : « cette discussion ne te regarde pas ! Tu nous as confié une loi, une responsabilité, maintenant elle est entre nos mains. Tiens-toi loin de nos débats. »

Voilà comment les rabbins du Talmud parlent à Dieu, avec une certaine insolence, en lui disant : « N’interviens pas dans les débats des hommes, car la responsabilité que tu nous as confiée est entre nos mains. »

Cet épisode s’achève de façon plus étrange encore, par la réaction de Dieu. En entendant cela, affirme le Talmud, Dieu se met à rire et il dit avec tendresse : « Mes enfants m’ont vaincu ! ».

À l’heure qu’il est, Dieu est peut être déjà sur le divan d’Elsa

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Quel rapport a-t-elle avec Elsa ? En apprenant à découvrir son univers ces derniers jours, il m’a soudain semblé que cette histoire était très « cayatienne ».

C’est l’histoire d’un divin qui rit et se réjouit d’une humanité impertinente, d’une humanité qui dit avec humour à son dieu  « Prière de ne pas déranger – nous sommes aux commandes ».

C’est l’histoire d’un dieu qui rit et se tient à distance, d’un dieu qui se réjouit qu’on lui dise : le monde est « athée », au sens littéral du terme, c’est à dire que Dieu s’en est retiré pour que les hommes agissent en êtres responsables. Ce dieu-là n’est pas le dieu des Juifs mais le dieu de tous ceux qui, croyant en lui ou n’y croyant pas, considèrent que la responsabilité est entre les mains des hommes, et tout particulièrement de ceux qui interprètent ses textes. Bref, un dieu de liberté.

Dans sa toute dernière chronique, publiée à titre posthume dans Charlie Hebdo, hier matin, Elsa écrit :« La souffrance humaine dérive de l’abus. Cet abus dérive de la croyance, c’est-à-dire de tout ce qu’on a bu, de tout ce qu’on a cru. »

Tel est son dernier et puissant message : Soyez assez libres pour dépasser tout ce qui vous a abusé, c’est à dire tout ce qu’on vous a fait ‘boire’ au biberon, tout ce qu’on vous a fait avaler tout cru, sans que vous ne l’ayez pensé, repensé et, surtout, interprété. Tel est l’héritage de la psychanalyse, de la pensée critique, et (je veux le croire) d’une pensée religieuse mature et vivante.

Les héritages, les croyances, et les textes – surtout les textes – sont là pour être interprétés, pour être digérés, parfois très loin de leur sens littéral. Sans cela, ils nous aliènent, nous enferment dans la souffrance, nous imbibent de leur abus. Ils nous condamnent.

Cette toute dernière chronique, ce dernier message d’une intelligence profonde, est comme sa toute dernière séance de thérapie, pour tenter de nous faire aller un peu mieux, au cœur de la tragédie.

À l’heure qu’il est, Dieu est peut être déjà sur le divan d’Elsa. C’est à lui qu’elle dit : « Alors racontez-moi ! », tandis que les volutes de sa cigarette forment des nuages sur nos têtes.

Puissiez-vous envelopper de votre affection ses proches, ses parents, sa famille, et surtout sa fille. Qu’elle chante encore dans la rue, comme elle le faisait avec sa mère. Qu’elle soit nourrie du souvenir précieux d’une mère hors du commun, qui aimait la vie et dont nul ne peut assassiner le souvenir.

Que, selon les mots de notre tradition, son souvenir soit tissé dans le fil du vivant. Que son histoire soit cousue à vos existences – après tout, son nom de famille « Cayat », signifie « couturier », à la fois en hébreu et en arabe – et puissions-nous chérir ensemble la mémoire d’une femme libre.