La psychanalyse peut-elle dire quelque chose du politique ?

Corrigeons la question : remettons politique au féminin pour rompre avec la division entre “ le ” politique, un art noble, et “ la ” politique, une pratique qui serait toujours suspecte.

Dans le meilleur des cas “ le politique ” désignerait la fonction d’autorité, et “ la politique ” l’exercice du pouvoir. Alors qu’historiquement la démocratie a été inventée par les Grecs pour des hommes émancipés des dieux, la politique introduirait une gestion de la cité qui les asservit à nouveau à un pouvoir. Il est vrai que la démocratie formelle a fini par nous faire accepter la dictature de la majorité. De même la politique s’impose comme machine de pouvoir pour la construction de masses stables, n’accordant plus au sujet que la seule liberté politique de voter (qu’elle tente de contrôler par la publicité, la suggestion, les sondages d’opinion…). Elle lui laisse ensuite dans le meilleur des cas la liberté de penser ou de dire ce qu’il veut, à la condition que cela n’ait plus aucune conséquence. En prime les psychologies fournissent la théorie du sujet dont ces conceptions néo-libérales (capitalistes) de la démocratie et de la politique ont besoin : un sujet réductible à ses déterminations bio-psycho-sociales et adapté à la consommation qui définit le mode de fonctionnement du social. Ainsi, un ministre français a été jusqu’à invoquer un rapport de l’INSERM pour expliquer les émeutes dans les banlieues par les 36 premiers mois de la vie de leurs auteurs : fin de l’éducation et de l’hypocrisie de l’intégration – mais aussi fin “ du ” politique !

 

Il me semble que la psychanalyse fournit la théorie du sujet responsable de ses actes et de sa position, responsable de ce qu’il fait de ses déterminations : soit le sujet dont la démocratie a besoin pour échapper au formalisme et permettre au dit sujet de peser sur la marche du “ vivre ensemble ” passé les élections. C’est à mon sens l’une des raisons essentielle de l’attaque idéologique actuelle contre la psychanalyse.

 

Freud et Lacan ont produit respectivement une théorie du lien social : pour Freud, la psychologie du sujet est d’emblée sociale, ne serait-ce que parce que le sujet tient le langage de ceux qui l’accueillent dans leur communauté. En outre, il n’y a pas de parole non seulement sans adresse, mais sans s’identifier à l’idéal d’une communauté et sans partager sa façon de vivre (son rapport à la jouissance). Pour Lacan, seul le sujet de la parole est capable d’un certain usage du discours pour construire un espace commun où habiter et accueillir quelques autres… L’un et l’autre ont mis en valeur la dimension du symptôme comme solution pour loger sa propre singularité dans le commun, d’une part sans s’y dissoudre (se fondre dans la masse pour se faire aimer), mais d’autre part sans que le lien social ne vole en éclats sur le roc des particularités (à chacun sa vérité, sa liberté, sa jouissance…).

 

Ainsi Lacan a pu avancer que “ l’inconscient est la politique ” puisqu’il est impossible de constituer une communauté sans prendre en compte la “ logique du fantasme ” qui règle le désir et la demande de chacun, y compris en réponse à l’offre de la société. Il a également montré la séduction que le pouvoir pouvait représenter pour chacun puisqu’il a la même structure que l’inconscient. Il a encore permis de repérer la pente des mêmes sujets non seulement à demander à l’Autre la réponse à la question de ce qu’ils sont, mais à lui abandonner la responsabilité de cette réponse en échange d’une promesse de jouissance… Il semble que la psychanalyse nous offre les moyens d’une analyse sans précédent de la nature du lien social contemporain, de ses accidents et de l’économie psychique de nos contemporains…

 

La psychanalyse a déjà concrètement changé notre rapport à la politique. Deux exemples. Avant Freud, la souffrance psychique est imputée aux dieux ou à la maladie. La question du sens (de la vie, de l’existence, de ce qui arrive, de la souffrance elle-même) est abandonnée à la religion où à la philosophie, alors même que les ontologies sont disqualifiées tendanciellement par le discours de la science : les sujets sont en panne de sens. La psychanalyse a légitimé la restitution de cette question au sujet – “ La vie n’a peut-être pas de sens donnée par l’Autre, mais que fais-tu de ta vie, qu’elle est ta solution, te convient-elle, désires-tu en changer ? ” Un témoin de cette invention est justement l’Homme aux loups, ce patient de Freud retenu par les détracteurs de la psychanalyse comme exemple d’imposture. C’est sur la fin de sa vie qu’il relate ce que la rencontre de Freud a changé : elle lui a ouvert un espace où sa dépression pouvait être interrogé, le soulageant de l’explication médicale qu’il avait tenté d’obtenir auprès de Kraepelin et de quelques autres. Il témoigne d’ailleurs du même soulagement quand sa seconde analyste lui permet de se penser paranoïaque : ce n’est pas le diagnostic qui le soulage, mais l’idée que son interprétation du monde n’est pas sans raison.

 

Le second exemple est plus récent. Quoique nous pensions de Reich (et notamment de l’attribution de l’angoisse, selon lui, au refoulement du sexuel), qui niera son influence sur les idées qui ont déferlé en Mai 1968 ? Et qui peut nier qu’à côté d’une libéralisation des mœurs, les rapports entre femmes et hommes en ont été pour un temps changés ?

 

Il y a beaucoup à perdre à l’effacement de la conception du sujet que défend la psychanalyse…

 

Toulouse le 16 décembre 2005