La psychanalyse: pratique clinique ou conception de l’homme et de la société ?

La psychanalyse est-elle d’abord une pratique clinique ou une conception de l’homme et de la société ?
Depuis son invention la psychanalyse est intéressée par les questions de société. Même les détracteurs de Freud le reconnaissent implicitement, qui encore de nos jours lui reprochent d’avoir inventé ses théories à partir des préoccupations des bourgeois du XIXème siècle et qui ne seraient par conséquent plus valables pour notre société postmoderne.

De fait, la psychanalyse a été élaborée à partir des impasses que relataient sur le premier divan les patients viennois, au tournant du siècle et dans les premières décennies du XXème, marquées par le déclin de l’institution patriarcale, incarnée, tant bien que mal, par le monarque vieillissant et la progressive désintégration de son Empire austro-hongrois. Une secousse non négligeable. On oublie souvent de remarquer que la psychanalyse a vécu son enfance et son adolescence non pas dans le calme mais à une époque des grands bouleversements sociétales, comme on dit parfois.

 

En insistant sur une situation qui détermine inconsciemment la vie psychique de tout un chacun et qu’il a nommé, le « complexe d’Oedipe », Freud a trouvé les ressorts qui animent la psychologie humaine, à l’insu du sujet, dans une structure sociale concrète, immédiatement disponible à tout être humain – la famille. Mais par son emprunt précis à la pièce antique de Sophocle, il a du même coup insisté sur l’importance des événements de l’histoire familiale qui traversent et s’inscrivent dans plusieurs générations en soulignant de cette façon la dimension transindividuelle de l’existence de chaque individu. Ce modèle oedipien, selon lequel ses premiers élèves se sont mis à analyser, Freud, observateur de son époque, l’a-t-il construit en anticipant sur l’affaiblissement de la puissance sociale du père et voulait-il la restaurer en lui donnant dans ses théories une place primordiale pour le bon fonctionnement subjectif ?

 

Dans sa suite, Mélanie Klein, à partir des années 1920 repense cette proposition première en mettant l’accent plutôt sur les relations archaïques avec la mère. En tous cas, soutient les premiers psychanalystes, faute des échanges suffisamment justes, au sein des cette matrice sociale de base qu’est la famille, nous assisterions à toute série de perturbations dont on dégagera des grandes entités sous le nom de névrose et de psychose. Au fur et à mesure que la psychanalyse se développe, elle s’enrichit par d’autres découvertes, comme par exemple « états-limites », notion censée d’approcher les phénomènes dans les parages de la névrose et de la psychose, elles-mêmes décomposées en symptômes caractéristiques du malaise social de notre époque, tels que toxicomanies et autres addictions, dépressions, troubles psychosomatiques, anorexies, boulimies, problèmes d’identité sexuelle, etc.

 

Il existe donc, à mon avis, un lien très étroit, pour ne pas dire inséparable, entre ce qu’on appelle les « faits de société » et la pratique clinique psychanalytique qui certes est individuelle, puisque le psychanalyste écoute un par un ceux qui viennent lui en faire la demande, mais ceux-ci très souvent mettent leurs difficultés dans le lien avec les autres au centre de leurs récits. Tout comme le faisait jadis les premiers analysants de Freud, même si d’aujourd’hui le lien social et ses aspects problématiques n’ont pas nécessairement la même allure. Par conséquent, vouloir pratiquer la psychanalyse et ne pas être intéressé par les faits sociaux, ou par ce qui organise la vie de la société, à savoir la « politique », me paraît être une contradiction.

 

A la fin des années 1930, un jeune psychanalyste français, il n’est connu alors que de quelques collègues, nommé Jacques Lacan, reprend sérieusement les idées de Freud sur les conditions familiales, et donc sociales, de la structuration du « complexe ». Au fur et à mesure de sa recherche (qui s’arrête à la fin des années 1980) il aboutit à définir ce qu’il appelle le « sujet de l’inconscient » qui n’est ni le « je » qui parle, ni le « moi », c’est un sujet « assujetti » à un désir inconscient. Il est « en souffrance » avant l’analyse et se déchiffre dans son être problématique tout le long de la cure psychanalytique, moyennant quoi il acquiert une compréhension nouvelle de la façon dont son « assujettissement » s’est tramé à son insu ce qui lui ouvre une possibilité de réenvisager son existence différemment. Lacan propose que ce « sujet de l’inconscient » soit le produit de notre entourage social et plus particulièrement du médium qui organise toute relation sociale humaine – le langage, le fait social par excellence. Par rapport à Freud, Lacan franchit donc un pas de plus tout un prolongeant sa réflexion initiale. La place particulière qu’il donne au langage a modifié et l’écoute de l’analysant et l’intervention de l’analyste, mais dans la perspective lacanienne il existe également une relation inséparable entre la pratique clinique et la « société », si bien qu’on ne peut pas les opposer.

 

Peut-on pour autant dire que la psychanalyse soit aussi une conception de l’homme ? Peut-être que oui, si nous considérons l’adage freudien que « le moi n’est pas maître dans sa maison » sur la précarité de notre conscience, ou si nous prenons au sérieux toutes les implications de notre immersion dans le langage qui ont fait dire à Lacan que l’homme est un « être parlant », un « parlêtre ».

 

Mais cette question fait surtout songer au débat ouvert par l’inventeur de notre pratique qui en 1932, à l’âge de 76 ans, s’interroge : « La psychanalyse mène-t-elle à une vision du monde déterminée, et laquelle ? » Ce savoir original peut-il nous éclairer sur qu’est-ce que l’homme et sur l’organisation vivable de notre société ? Freud écrit : « Il est aisé de comprendre que la possession d’une telle vision du monde est l’un des souhaits idéaux des hommes. En croyant en elle, on peut se sentir en sécurité dans la vie, savoir ce à quoi on doit aspirer, comment on peut, de la manière la plus appropriée, assigner une place à ses affects et à ses intérêts ».[1] La psychanalyse peut-elle devenir le support d’une telle croyance ? Freud tranche : « En tant que science spécialisée de la psychologie […] elle est absolument impropre à former une vision du monde qui lui soit propre, il faut lui admettre celle de la science ». On le voit, ce débat débouche sur des questions d’une actualité plus que brûlante, car c’est précisément au nom du manque de la scientificité que la psychanalyse est actuellement critiquée et les psychanalystes assimilés aux menteurs et membres d’une secte de charlatans. Freud écrit encore : « [La psychanalyse] affirme qu’il n’y a pas d’autre source pour la connaissance du monde que l’élaboration intellectuelle d’observations soigneusement vérifiées, donc ce qu’on appelle la recherche […] ». Pour ma part je ne vois pas quels sont les psychanalystes qui voudraient se soustraire à une telle exigence. Le débat est par conséquent toujours ouvert.

 

Bruxelles, le 21 septembre 2005.

1. S. Freud : Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, leçon XXXV, Œuvres complètes, tome XIX, PUF, Paris 1995, p.242