La psychanalyse se soucie-t-elle de la guérison ?

« Laissez-moi seul juge de ce qui me permet de vivre »
(Paul Valéry)

 

Je fais partie des analystes qui estiment que le commun des mortels vient nous voir pour aller mieux et je pense que ceux qui font une analyse pour des raisons purement intellectuelles ne sont pas légion.

 

Une analyse coûte cher, prend du temps, de l’énergie, et demande un courage certain.
Ce sont des démarches difficiles à faire et que l’on fait quand rien ne va plus…Nous regrettons d’ailleurs  parfois que les gens viennent non pas trop tard mais tard quand même…

 

Je fais ce métier depuis 25 ans et je ne l’exercerais plus depuis longtemps si j’avais des doutes sur son efficacité. Je considère que la « guérison » existe , encore faut-il s’entendre sur ce que guérison veut dire. Je n’ai pas l’ambition ici de développer ce sujet qui occupe des livres et des colloques entiers.

 

Je voudrais simplement apporter deux exemples cliniques qui illustrent à mon avis deux niveaux de guérison.

Pour la protection de la vie privée , aucun élément biographique ne correspond à la réalité.

Jérôme est venu me voir, voici quelques années. Marié, un enfant, un métier qu’il adore mais tracassé par un fantasme de nature sexuelle qui l’obsède, dont il a honte.Il se croit pervers, malade, dangereux car il redoute un jour de passer à l’acte dans la réalité.
Cela lui gâche la vie depuis toujours et si il consulte maintenant, c’est que sa femme a deviné pour la première fois la nature de ce fantasme et qu’elle en a été  choquée…
Il est mal au boulot, irritable avec ses collègues et s’inquiète de ses rapports à sa femme…

 

Il me demande, me supplie : « Pouvez vous me guérir de cela, pouvez vous me débarrasser de cette obsession, que je hais, qui n’est pas moi, que je rejette ? »
Je lui réponds : « je n’en sais rien. L’esprit humain , c’est un peu un jeu de mikado, tout se tient et toucher à un élément peut modifier l’ensemble sans savoir à l’avance comment les pièces vont se remettre d’aplomb. »Il accepte cette idée et décide de me faire confiance.
Nous mettons en place un cadre de travail, et le processus se met en route.
Il se raconte, et surtout il met à jour des passages de son enfance dont il a honte, qu’il ne raconte à personne, qu’il souhaite oublier…
Quelques souvenirs enfouis remontent à la surface, à son grand étonnement.
Une scène de docteur avec un cousin, surprise par un adulte et pour lequel il fut puni.
Et surtout, des attouchements par un adulte .
Il va apprivoiser ces souvenirs, petit à petit, les intégrer à son histoire.Oui, cela lui est arrivé, à lui.
Ce qui est décisif dans cette histoire, ce n’est pas seulement le fait d’avoir raconté les scènes mais de l’avoir fait dans le cadre d’une relation de confiance.
Un psy ne fait pas qu’écouter.Cela ne suffirait pas. Il parle, il s’étonne, il s’intéresse, il accueille le non dit, le caché, le honteux.

 

Remaniements dans le couple, discussions, rapprochements, voilà ce qui s’est passé pour lui.
Avec un passage dépressif aussi, pour lequel des anti-dépresseurs ont été pris. J’en profite pour dire que je ne suis pas opposée d’emblée aux anti-dépresseurs. J’oriente toujours vers un médecin car je pense que ces médicaments peuvent réellement soutenir un travail analytique.
Jérôme en sort lentement, et retrouve une énergie comme il n’avait plus connu depuis longtemps.
Alors, la guérison, c’est quoi ?
Se débarrasser de ce fantasme encombrant. ?
Non, cela ne s’est pas passé ainsi.Le fantasme est resté, mais il n’est plus mis dans un placard et Jérôme n’est plus écrasé de honte . Sa vie va beaucoup mieux, il a guéri, mais pas comme il le croyait.C’est d’abord la dépression qui s’est présentée, inévitable.Elle était là à bas bruit depuis des années.
Il a fait siens des souvenirs qu’il voulait fuir.Maintenant ces vieilles histoires font partie de sa vie, au même titre que des moments plus heureux.
Il les a intégrés, métabolisés, mais pas oubliés et tout cela restera douloureux sans aucun doute.
Un regain de vie, un renouveau dans le couple, dans le lien à son enfant, plus de confiance dans son boulot, plus de plaisir dans la vie.Il n’a plus peur de ses pensées…
Bref, il a amélioré ses capacités à aimer et à travailler.

 

Autre situation : Sophie, 25 ans, célibataire, arrive dans mon bureau, plus maigre que maigre, 45 kg.
Absence de règles, des vertiges, une fatigue…la famille s’inquiète et me l’envoie.
Elle ne voit pas trop où est le problème , elle fait simplement attention à sa ligne.Bon d’accord, elle ne mange quasi rien et ne se permet que quelques repas par semaine.Son entourage la trouve vraiment trop maigre, et elle ne comprend pas pourquoi.Elle se trouve grosse par rapport à certaines autre filles.

 

Bref, un tableau classique d’anorexie, avec déni massif du problème chez la patiente.Mais elle est d’accord pour venir me voir, car elle se rend compte qu’elle a perdu un pouvoir de séduction. Or, elle souhaite rencontrer un homme, se marier, avoir des enfants…
Des séances régulières commencent, les risques pour sa santé sont abordés.
Après des hésitations, elle aborde un jour un aspect dont elle est un peu gênée, et nous mettons en évidence une tendance boulimique qu’elle repousse avec beaucoup d’énergie dans la vie de tous les jours.
Cette discussion sera décisive dans son amélioration car la semaine qui suit cette séance, elle va manger, peu, mais elle va manger.
Finalement , elle arrête les séances après 3 mois, car elle s’estime guérie, elle a repris du poids et a retrouvé du plaisir à s’alimenter régulièrement.Tout le monde est très content de mon travail…
Pourquoi je suis insatisfaite ? Voilà une guérison rapide !
Parce que j’ai des doutes sur les modifications psychiques en profondeur et je pense que le même symptôme ou un autre risque de réapparaître.

 

Deux situations, deux guérisons mais très différentes.

 

Ceci dit, l’humilité fait partie de notre travail et je pense qu’il faut aussi accepter des guérisons de symptômes comme chez Sophie. Il n’appartient à personne de décider ce qui permet aux gens de vivre…

 

Gedinne, le 12 novembre 2005