La psychanalyse, une vaste escroquerie ?

Jean Florence s’entretient avec Pascal André pour Dimanche (17-12-2006)

A entendre les auteurs du « livre noir de la psychanalyse », paru l’an dernier aux éditions les Arènes sous la direction de Catherine Meyer, Freud aurait tout faux et la psychanalyse ne serait qu’une vaste escroquerie. Ces critiques sont-elles fondées ? C’est ce que nous avons demandé à Jean Florence, professeur de psychologie aux facultés universitaires Saint-Louis et à l’UCL

Pourquoi tant de haine à l’égard de la psychanalyse ?
Je pense que les psychanalystes sont en partie responsables de ce déferlement de critiques, surtout en France. Ce qu’on leur reproche, en effet, c’est d’être arrogants, de se dérober au dialogue réel, de s’enfermer dans leur tour d’ivoire, de ne pas s’intéresser à ce que font les autres, notamment dans les autres disciplines scientifiques, d’avoir des positions purement idéologiques à l’égard de tout ce qui vient des États-Unis, d’avoir du mépris pour tout ce qui n’est pas la psychanalyse. Au vu de tels comportements, on peut comprendre que certaines personnes se soient senties méprisées, ignorées ou humiliées, et réagissent aujourd’hui de manière extrêmement agressive. Pour moi, les praticiens qui se comportent de la sorte sont en totale contradiction avec la méthode psychanalytique, qui consiste justement à se mettre à l’écoute de l’autre, à renoncer à tout savoir. Personnellement, j’ai toujours relativisé le prétendu savoir psy. Si je suis entré dans le travail analytique, c’est avec l’idée qu’on ne doit pas faire de cette méthode une doctrine dogmatique.

Et qu’en est-il en Belgique ?
Chez nous, ta critique vient surtout du professeur Jacques Van Rillaer, qui a pratiqué la psychanalyse freudienne pendant une dizaine d’années, puis, pour des raisons très personnelles, s’est orienté vers les thérapies comportementales et cognitives. Il est d’ailleurs l’un des principaux maîtres d’oeuvre du « Livre noir de la psychanalyse » Je n’ai jamais très bien compris ce basculement amour haine. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il répète les mêmes histoires depuis trente ans : que Freud est un menteur, que la psychanalyse est un échec, qu’elle a fait beaucoup de victimes, que seules sont efficaces les thérapies cognitivo-comportementales. Il est vrai que certains soi-disant professionnels ont fait des dégâts. Mais juge-t-on une pratique à ses dérives ? Une profession à travers ses brebis galeuses ? Peut-on sérieusement imaginer que des milliers de personnes à travers le monde utilisent une technique inefficace ? Si tel était le cas, il y a longtemps que j’aurais arrêté.

Que pensez-vous des thérapies cognitivo-comportementales ?
Je ne suis pas d’accord avec certains de mes confrères qui considèrent que ces thérapies ont pour principal objectif d’adapter les gens à la norme sociale et qui ont le sentiment d’être les seuls à respecter le sujet dans son désir inconscient, dans sa parole. Je ne partage pas du tout ce sentiment de supériorité à l’égard des autres psychothérapeutes. Ce que je remarque, par contre, chez les cognitivistes et les comportementalistes, c’est une réelle fascination pour le modèle scientifique. Ils voudraient traiter les troubles névrotiques, affectifs avec la rigueur de la science, en étant impliqués le moins possible. Bien sûr, je conçois que cela puisse aider certaines personnes, surtout celles qui ont besoin de comprendre rationnellement et de jouer un rôle actif dans leur guérison. Mais il ne faut pas oublier que l’inconscient est beaucoup plus rusé que cela et qu’un problème peut en cacher bien d’autres. Combien de patients ne continuent-ils pas leur analyse alors que le problème pour lequel ils sont venus semble résolu ? Enfin, ce qui me dérange également dans le cognitivisme, c’est qu’il y a un implicite normatif : on va vous débarrasser de vos symptômes pour que vous soyez normal, et moi, psychologue, je sais ce que c’est que la normalité. Il me semble que l’éthique de la psychanalyse est plus ouverte : c’est au sujet de trouver ses propres normes de vie.

Comment expliquez-vous le succès de ces thérapies ?
Si cela plaît tant à nos contemporains, c’est par-ce que cela va dans le sens de la performance et de la rentabilité. Les gens veulent que ça aille vite, que ce soit efficace et que ça ne coûte pas trop cher. Ils veulent savoir où ils vont, pouvoir évaluer le chemin parcouru, avec des critères objectivable. Comparée à ces thérapies, la psychanalyse apparaît forcément comme quelque chose de ringard ou dépassé. C’est vrai qu’une analyse prend du temps et nécessite un certain investissement financier, mais à combien de personnes n’a-t-elle pas permis de rester dans le circuit, de garder leur métier, leurs enfants ?