Le jeu prépare l’enfant à devenir adulte.

Hager Karray* s’entretient avec Noureddine Hlaoui pour La Presse (Tunis, le 6 Avril 2007)

A quel âge l’enfant commence- t-il à jouer?

Dès les premiers mois de la vie, l’enfant est capable de jouer et Freud, décrivant le jeu de la bobine chez un enfant de 8 mois, a montré comment l’enfant qui prend un objet dans les mains va le jeter par-dessus son lit ou sa chaise puis attend de le retrouver (ce qui se fait grâce à l’intervention d’un adulte) pour le jeter à nouveau. Ce jeu se répète inlassablement et l’on remarque la jubilation qui s’inscrit sur le visage de l’enfant lorsqu’on lui tend à nouveau l’objet. Ce jeu, que l’enfant a inventé, est extrêmement important pour lui car il manifeste, dans le fait de faire disparaître l’objet et de le voir réapparaître, ce qu’il vit au quotidien lorsque sa mère le quitte et qu’elle le laisse seul. Le plaisir de retrouver l’objet qu’il a jeté montre que l’enfant a surmonté son angoisse de séparation avec elle, et qu’il est désormais capable d’anticiper son retour.

Cet exemple montre que tout enfant est inventif et qu’il peut disposer de n’importe quel objet mis à sa disposition pour jouer. Il faut, bien entendu, veiller à ce que ne lui soit confié que des objets qui ne l’exposent à aucun danger.

Plus tard lorsque l’enfant acquiert la maturité de sa musculature et qu’il est alors apte à se déplacer que ce soit à 4 pattes ou debout, c’est sa curiosité qui le mènera vers la découverte de l’espace qui l’entoure, vers les différents objets contenus dans cet espace et vers une compréhension progressive et synthétique de l’interdépendance du monde objectif et subjectif qui structure son développement moteur et psychologique.

Y a-t-il des jeux qui sont plus recommandés que d’autres pour favoriser le développement psycho-intellectuel de l’enfant ?

Tous les jeux peuvent être d’un apport considérable pour l’enfant et je ne pense pas qu’il y ait des jeux supérieurs à d’autres, même s’il y a des jeux beaucoup plus chers que d’autres. La poupée pour la petite fille l’introduit dans l’univers de la féminité et de la maternité par une identification de celle-ci à sa mère. De même que le coloriage, la peinture et le découpage sont appréciés par la petite fille qui a un besoin d’esthétique plus grand que le petit garçon.

En revanche, les jeux des garçons sont plus adaptés à leur besoin d’activité : le ballon, le bricolage, le jardinage, le vélo leur permettent de s’identifier à leur père, de se mesurer à lui et d’entrer en compétition avec leurs copains.

Il y a, bien sûr, des jeux qui sont partagés par les deux sexes et l’on peut citer, à ce titre, la télévision et les jeux télévisés, les jeux de société, les jeux collectifs et sportifs et tant d’autres encore.

Quels jeux doit-on interdire?

Hormis les jeux violents ou ceux qui exposent à certains dangers, nous n’avons aucune raison soutenable pour interdire à un enfant de jouer.

Ce qui est important dans le jeu, et cela quel que soit l’âge de l’enfant, c’est la découverte par l’enfant de ses capacités qu’elles soient physiques et motrices (courir, sauter, escalader), sensorielles (le contact avec l’eau, la terre, le sable, la musique), relationnelles (échanger des images, des règles de jeux,), affectives (jeux d’équipe qui favorisent les valeurs de solidarité mais aussi de compétition ). De la même façon qu’il découvre ses possibilités, il découvre également ses limites, celles qui lui sont imposées par la nature et la maturité de son développement physique et celles qui lui sont signifiées par une éducation qui a su poser les interdits fondamentaux pour permettre à l’enfant de s’autonomiser et de partager avec les autres le plaisir de l’échange à travers le jeu.

Pourquoi certains parents ont-ils si peur que l’enfant se salisse lorsqu’il joue ? Que risque-t-il ?

Lorsqu’un enfant retourne à la maison, barbouillé et sale, il est tout heureux parce qu’il était en train de jouer librement. Qu’il revienne d’un match de foot avec les copains et il est alors poussiéreux ou qu’il fut dans le jardin en train d’arroser ou de bêcher et qu’il se présente mouillé et couvert de boue ou encore qu’il ait été en train de peindre et qu’il revienne tout coloré ou même en train de se déguiser en se peinturlurant le visage pour mettre au point un spectacle ou pour ressembler aux Indiens d’Amérique, qu’y a-t-il d’inquiétant ? Pourquoi les parents s’affolent-ils au point d’en arriver à gronder l’enfant ou à le menacer de fessées pour s’être présenté à eux aussi sale ?

N’y a-t-il pas plutôt, chez les parents, une angoisse indicible et absurde qui se réveille à la vue de la saleté chez leur enfant ? Pour certains parents, la saleté suscite le dégoût et c’est comme si leur enfant, tout d’un coup, avait « perdu de sa valeur ». Cette dimension morale qui identifie la saleté au mal et la propreté au bien risque de pervertir l’éducation en conduisant les parents à un « dressage » prématuré de l’enfant à la propreté.

N’est-il pas important d’apprendre à un enfant à être propre ?

L’éducation d’un enfant passe, entre autres, par l’acquisition progressive de la propreté. Mais ce n’est en fait qu’à partir de 18 mois qu’elle peut commencer, lorsque la maturité neurologique de l’enfant est suffisante pour lui permettre une certaine maîtrise de sa musculature. Si elle se fait plus tôt, l’enfant devenu adulte présentera des troubles du caractère, parfois même des troubles obsessionnels graves.

Il n’y a donc aucune raison d’anticiper une maîtrise de la propreté chez l’enfant et d’en faire une obsession. Nous voyons des parents se substituer à l’enfant pour réaliser certaines choses afin d’éviter qu’il ne se salisse ou qu’il ne mette du désordre dans la maison. Telle mère par exemple empêchera son enfant de manger seul son potage parce qu’il risque d’en mettre partout. Tel père s’opposera à ce que son enfant participe avec lui à certains travaux manuels parce qu’il va déranger son activité. Or, un enfant veut apprendre à faire les choses par lui-même et ressembler à l’adulte auquel il s’identifie.

Empêcher un enfant de jouer, d’apprendre, de réaliser par lui-même les actes que les adultes font, c’est tout simplement entraver son autonomisation et empêcher son épanouissement physique et psychologique.

Se salir en mangeant, en jouant, en réalisant certains actes de la vie quotidienne n’est ni vilain ni mal. Bien au contraire, un enfant tout propre, qui est sage comme une image, qui ne joue pas, ou que l’on empêche de se mouvoir et de se déployer dans son espace de vie sous prétexte qu’il ne doit pas salir ses mains, ses vêtements, ou sa chambre et que l’on rabroue à chaque fois qu’il bouge ou fait du bruit sera un enfant triste et inhibé.

Ne risque-t-il pas de tomber malade en attrapant des saletés par exemple?

Pas du tout ! En jouant, l’enfant est dans son milieu naturel de vie. Dans ce milieu-là, il y a probablement des germes mais qui sont fort utiles pour lui puisqu’ils vont permettre à son système immunitaire de sécréter des anticorps et par conséquent de mieux se défendre dans l’avenir contre d’éventuelles infections.

Quels conseils pour les parents ?

Le jeu est une activité essentielle pour l’enfant. C’est son mode d’expression privilégié au plan affectif parce que le jeu permet à l’enfant d’exorciser son angoisse lorsqu’il joue à tuer son ami puisqu’il ressuscite aussitôt, qu’il lui permet également de mettre en scène ses fantasmes dans le jeu du docteur ou de papa et maman et d’une façon générale de satisfaire ses pulsions libidinales par la sublimation à travers le jeu.

Le jeu est aussi ce qui va lui permettre de prendre possession de son corps, de structurer son schéma corporel sur une image valorisante de lui-même, de découvrir le monde environnant, de stimuler sa curiosité, de vouloir toujours apprendre en se mettant à l’épreuve devant certaines difficultés, d’échanger avec les autres en respectant les règles établies, de se mesurer à un rival dans une compétition, etc.

Le jeu prépare, en fait, l’enfant à devenir adulte. Il est donc nécessaire que les parents soutiennent et favorisent le désir de l’enfant pour toute activité, qu’elle soit ludique, artistique ou sportive. Il n’y a que de mauvaises raisons qui empêcheraient un enfant de jouer librement et de salir librement.

* Le Dr Hager Karray est psychanalyste