L’horizon éthique de la couche-culotte

Lettre ouverte à Mgr Léonard, archevêque de Namur

Ce texte est paru en version abrégée dans Le Soir du  16 avril 2006

Monseigneur,

Le psychanalyste que je suis a lu avec un amusement affligé, la longue interview que vous avez cru bon d’accorder à l’hebdomadaire Télémoustique du 7 avril. Vous y exposez vos opinions relatives à une série de questions dites de société : divorce, avortement, préservatif, homosexualité, etc. La liste de vos non-sens est longue, bien trop longue, pour que je puisse m’attarder ici, à vous répondre point par point. Je ne choisirai dans cet inventaire d’absurdités que trois thèmes : le préservatif, l’adoption par les couples homosexuels, et enfin l’homosexualité.

Vous dénoncez l’usage du préservatif d’abord en raison de son efficacité relative. Fiable dites-vous seulement à 90 ou 95 %, vous soulignez « les échecs à l’usage : glissement, rupture, porosité ». Pour se prémunir du sida, vous saluez « la fidélité et la sobriété dans les relations sexuelles, comme on la préconise en Afrique ». Et vous concluez par un étonnant glissement du factuel à l’éthique (mais votre rhétorique est faite toute de glissements insidieux) « le préservatif est un moindre mal, mais un mal quand même ». Sur la fiabilité relative du préservatif, vous avez, n’en déplaise à certains militants, en gros raison : oui, il y a des erreurs d’utilisation, oui, il arrive qu’ils se déchirent, non, les préservatifs ne protègent pas du sida à 100%. Il serait objectivement faux et éthiquement criminel de prétendre le contraire. De même qu’il est, Monseigneur, logiquement idiot et tout aussi éthiquement criminel de prendre prétexte du très faible taux d’échec des préservatifs, pour conclure à leur inutilité, en déconseiller l’emploi, et les stigmatiser de je ne sais quel moralisant « moindre mal, mais mal quand même »…

Quant à « la fidélité et la sobriété… comme on la préconise en Afrique », honte à vous, Monseigneur. Mesurez-vous, apôtre de mort, l’atroce responsabilité de votre Eglise dans les millions de victimes, hommes, femmes, enfants, nouveaux-nés, du sida en Afrique et ailleurs, dans ce tiers-monde assez naïf encore pour accorder à vos répugnants préceptes le moindre crédit ? S’il est un mal, Monseigneur, et non des moindres celui-là, c’est dans votre fanatisme dément, dans votre haine et votre terreur de la sexualité et du plaisir charnel, dans votre suffisance et votre irresponsabilité néocoloniale, qu’il se loge. Mais il est vrai, j’oubliais, que pour la plus grande gloire de votre Dieu, vous et votre caste préférerez toujours un nourrisson sidéen à un fœtus avorté…

Il ne faudrait pas non plus que ces chers petits qui vous tiennent tant à cœur, finissent par être adoptés par des homosexuels. « Il est a priori irresponsable de mettre des enfants dans une situation sans les repères normaux, à savoir un père et une mère », dites-vous. Certes, la psychanalyse et sa clinique nous enseignent qu’un petit humain, est toujours d’une manière ou d’une autre, le résultat physique et psychique de l’interaction réelle, fantasmatique et symbolique entre un père et une mère, et je ne vous cacherai pas que je suis pour cette raison, profondément opposé tant à l’insémination artificielle quand elle concerne les couples homosexuels, qu’aux divers bricolages de mères porteuses, bébés éprouvettes et autres dangereuses mises en actes de fantasmes inconscients auxquels se livre une partie de la communauté médicale avec une insouciance éthique et une méconnaissance psychique confondantes. Cela dit, ce père et cette mère nécessaires au bon développement psychique de l’enfant, sont plus que simplement papa et maman en chair et en os, ils sont aussi fantasmes, principes différenciés du masculin et du féminin, constructions identificatoires. Cela signifie que l’homosexualité des parents putatifs peut probablement se révéler être une difficulté supplémentaire à laquelle devra psychiquement faire face, pour la métaboliser, l’enfant éventuel. En cela, il sera particulier, comme tout individu, mais certainement pas seul, car les couples hétérosexuels aussi ont leurs pathologies qui encombrent et font obstacle au développement de leurs enfants. Pathologies et aberrations parentales hétérosexuelles, dont ces enfants aussi auront à se dépêtrer d’une manière ou d’une autre.

A vos hautaines et impavides certitudes, Monseigneur, deux questions sur cette affaire :

A votre avis, éthiquement et psychiquement, que vaut-il mieux : les horreurs carencées, les blessures abandonniques et déficitaires de l’orphelinat ou les difficultés psychiques liées à devoir faire avec la sexualité de ses parents quelle qu’elle soit ?

Et le cas échéant, ayant disqualifié pour cause de toxicité psychique les homosexuels de la fonction parentale, devrions-nous dans un même mouvement soumettre les couples hétérosexuels désireux de procréer à une évaluation psychologique afin de les habiliter ou non à exercer les responsabilités qu’ils envisagent peut-être inconséquemment d’assumer ?

Continuons. Vous définissez votre position sur l’homosexualité en expliquant que vous avez : « la même que Freud : c’est un stade imparfaitement développé de la sexualité humaine (…) Les homosexuels ont rencontré un blocage dans leur développement psychologique normal, ce qui les rend anormaux. » Prudence, Monseigneur, prudence ! En appeler au père fondateur de la psychanalyse qui pensait des religions qu’elles étaient des délires de l’humanité, pour justifier vos navrantes confusions me semble audacieux, pour ne pas dire franchement suicidaire. D’abord parce que ce que vous dites là, n’est qu’une vague caricature de la pensée psychanalytique sur le sujet : l’homosexualité, une sorte d’infantilité sexuelle ? Si l’on veut, mais la même chose, avec mille variations, peut se dire de toute névrose, cela en soi ne nous mène à rien. Ensuite, parce que cette discussion n’a aucun sens en dehors du contexte d’une théorie particulière de la généalogie du symptôme et du devenir des pulsions, et que dans tous les cas, les notions de normalité et d’anormalité ici en cause (un vocabulaire dont les psychanalystes se méfient comme de la peste, et n’utilisent, si toutefois ils se risquent à le faire, qu’avec la plus extrême prudence) ne se réfèrent qu’à cette théorie même, et se situent à des années lumières tant de toute conception de normativité sociale, que – pire encore – du sadique partage entre normalité et monstruosité psychiques dont vous impliquez sournoisement la fausse évidence. Enfin, parce qu’avoir recours à toute prétendue lecture psychanalytique pour justifier une quelconque position catholique relative à la sexualité en général et à l’homosexualité en particulier, attire inévitablement l’attention de cette même lecture sur la personne de Jésus lui-même. Jésus, ce jeune homme tellement terrifié à la perspective de la réalité du conflit oedipien qu’il lui fallut aller jusqu’à s’halluciner un père céleste. Père céleste auquel pour plaire enfin, il alla, pauvre fou, jusqu’à se persuader qu’il lui fallait sacrifier jusqu’à la vie. En voilà de la soumission homosexuelle symbolique au père ! Dans le genre, on ne saurait même guère faire mieux. La paille et la poutre, Monseigneur. Toujours la paille et la poutre… Croyez-moi, à l’avenir, évitez de vous frotter à la psychanalyse, vous n’y récolterez qu’horions et embarras. Vos anges toujours s’y brûleront leurs ailes de carton.

Quant à ce que cette même psychanalyse freudienne pense d’hommes et de femmes qui revendiquent le devoir de s’abstenir de tout commerce charnel en étant convaincus de se conformer en cela aux desiderata d’une divinité aussi muette qu’imaginaire, rassurez-vous, j’aurai l’élégance de ne pas aborder le sujet…

Que conclure de tout ceci ? Qu’à travers vos propos, une nouvelle fois le catholicisme se dévoile et apparaît pour ce qu’il est, c’est-à-dire un culte de l’anti-vie et du fané, un goût particulier pour les arrière-mondes et la tombe, une nécrophilie dernière. Et que l’immaturité profonde, les obsessions sexuelles pérennes, et peut-être le tragique, des monothéismes (car le catholicisme n’a pas l’exclusivité de ces folies) relèvent de leur incapacité foncière à penser l’essence du mal autrement que comme l’appréhende précisément l’enfant, c’est-à-dire comme une transgression confusément liée aux fonctions reproductrices et excrétoires. Aussi les succédanés d’éthiques des trois religions du Livre ne s’élèvent-elles jamais bien longtemps au-dessus du morne horizon de la couche-culotte…

Il me reste, tout de même, Monseigneur, à solliciter votre indulgence, non pas pour moi et mes semblables, esprits libres que ne trouvent dans vos opinions, au mieux, que l’occasion du divertissement de l’instant, mais pour les braves gens, assez égarés, assez écrasés par l’inexorable poids du vivre et du mourir, assez affolés par la nuit qui les entoure du berceau au linceul, assez crédules que pour se laisser prendre encore au vieux canular éventé de la soi-disant sagesse des églises de tous ordres et des autorités religieuses de toutes persuasions, de toutes paraphrénies. Pour ceux-là, peut-être un peu plus de compréhension, un doigt de relativité, une once de modestie, un brin de tolérance pour notre commune et claudicante humaine, trop humaine condition. Ou alors, a minima, la réserve méditative et respectueuse du silence. Bref, Monseigneur, à défaut de pouvoir s’ouvrir, peut-être faudrait-il charitablement songer à la fermer…

Paris, le 6 avril 2007

Patrick Declerck est Membre de la Société psychanalytique de Paris et écrivain. Dernier ouvrage paru : Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF, Gallimard, 2005.