Petite étude monographique : « Pervert », un tableau de Cyrus Pahlavi

Lorsque la psychanalyse se prend d’un intérêt pour une œuvre d’art, la première question qui vient logiquement à l’esprit concerne la légitimité de cette démarche, et probablement son audace, laquelle consiste à prendre pour cible ou pour objet un élément d’un domaine qui lui est a priori totalement étranger. Point d’impérialisme analytique. Toute production artistique procède, nolens volens, d’une opération où intervient la dimension psychique, souvent inconsciente, de l’auteur. Le père de la psychanalyse entretenait, on le sait, une préférence pour la sculpture qu’il assimilait à l’introspection psychanalytique à travers le per via di levare, le fait d’ôter le trop plein de la matière brute pour faire apparaître le corps du sujet et le laisser advenir dans son authenticité. La peinture correspondait davantage, selon lui, au per via di porre qui ajoute au lieu de retrancher et décrit un mode d’intervention suggestive dans la relation thérapeutique.

Dire à l’autre un affect

Néanmoins lorsqu’elles sont par surcroît présentées au public, la peinture comme la sculpture se donnent à voir, s’exhibent au regard de l’autre qui passe, s’arrête, s’émeut ou s’en détourne. Dans le fait de s’offrir à la curiosité générale, il y a bien un vouloir, élaboré ou subi de l’artiste, un dire exprimé à l’intention…et à l’attention d’un autre. Double détente d’une émotion, d’un affect qui vient secrètement relier l’œuvre à l’inspiration, celle du public comme celle de l’analyste comme public éventuellement plus averti et plus sensibilisé. La demande vise alors à répondre à cet appel lancé sous la forme d’une bouteille jetée à la mer.

Cette liaison fut au cœur d’un enseignement philosophique reçu par Freud qui n’en démentit jamais l’influence sur sa pensée. Dans son ouvrage classique intitulé « la psychologie du point de vue empirique » le philosophe autrichien Franz Brentano, professeur à l’Université de Vienne, énonce dès 1874 le concept «d’intentionnalité » qu’il définit comme « la tension de l’esprit vers un objet [1]» au moyen d’une représentation de celui-ci. Freud s’en inspirera certainement pour un point fondamental de sa théorie du destin des pulsions : la relation d’objet.

Un forçage de l’âme

Placé devant « Pervert », acrylique sur toile du peintre iranien Cyrus Pahlavi exposée dans une galerie de Monaco, le psychanalyste ne peut échapper à une forme d’éprouvé, une apostrophe de cet objet artistique qui vient frapper, en quelque sorte, à la porte de son domaine mental. Pour peu que l’analyste se laisse aller à un moment d’empathie, accroché peut-être par le titre évocateur de l’œuvre, on peut même dire que la porte est enfoncée sans autorisation du propriétaire des lieux, une forme de forçage de l’âme auquel sa pratique professionnelle l’a fort heureusement habitué. Qu’arrive-t-il alors ? Le psychanalyste se met à se laisser « résonner » par son ressenti. Des images s’enchaînent bientôt suivis de mots non prononcés afin d’en « rester maître » comme le rappelle un vieil adage arabe. Que représente donc cette oeuvre pour susciter un tel déferlement de pensées ?

La toile représente une scène à deux personnages dessinés avec des traits grossiers comme ceux produits par un enfant. Elle met en présence une silhouette de femme en train de fumer une cigarette et, à sa mi-hauteur, un enfant. Ce second personnage se réduit à un visage manifestement marqué par l’horreur. L’effroi manifeste du regard se complète par des cheveux hirsutes qui se dressent sur sa tête. Un commencement de corps sert, en quelque sorte, à justifier la présence d’un bras qui pénètre au cœur de l’intime féminin et dont la terminaison se confond avec l’emplacement de ses organes génitaux. Détail qui n’est certainement pas anodin, la tête de la femme se situe devant l’emplacement d’une fenêtre dont le rebord supérieur laisse tomber comme des traces sanguinolentes d’humidité.

La confusion des langues entre l’adulte et l’enfant

La gestuelle des corps et le ressenti pénible de l’évidence ne sont pas sans rappeler les témoignages d’enfants terrorisés par un épisode traumatique lourd, une vision cauchemardesque d’une scène incestueuse ou de séduction précoce. C’est dans leur articulation que les détails de la toile, pourtant physiquement explicites, révèlent l’ampleur de la douleur psychique du peintre.

La fumée de cigarette reliée à la bouche de la femme, sa robe courte et ses talons hauts évoquent un personnage adulte. Mais c’est surtout l’œil dont le peintre est parvenu à restituer le caractère foudroyant qui laisse à penser une indéniable position séductrice féminine. Sa main posée avec une évidente bienveillance sur le front du visage ajoute au degré de perversion. Elle rappelle, selon Ferenczi « la confusion des langues » entre l’adulte et l’enfant, échange au cours duquel la parole ou le geste en apparence amical de l’un force la pensée de l’autre.

Cyrus Pahlavi a su restituer la terreur indicible, le sentiment de sidération traumatique de l’enfant au regard révulsé et tourné vers la femme. Une bouche rectangulaire déformée par un rictus géométrique trahit l’impensable du ressenti tandis que le bras de l’enfant semble s’infiltrer au cœur de la femme. La symbolique sexuelle est manifeste puisque le bras se termine par un triangle au niveau même de l’emplacement de l’appareil génital féminin.

La composition verticale de la toile[2] ajoute au sentiment de cheminement progressif de la main, lente auscultation du corps de l’autre guidée, encouragée peut-être, par la main féminine. Peu importe de savoir l’authenticité de l’effraction physique. Violence sexuelle d’une femme de l’entourage familiale ou marquage de la libido maternelle lors de la séduction primaire, réalité ou fantasme, c’est bien dans la tête de l’enfant restituée magnifiquement par l’artiste que s’est lourdement imprimée la charge émotionnelle traumatique.

L’objet énigmatique

Le détail de la fenêtre propose un signifiant scopique. Il traduit la vision humaine de l’événement où seule la femme adulte est susceptible d’apparaître et d’être vue, masquant par là même la face cachée, perverse de la scène à laquelle l’enfant n’a – psychiquement – pas encore accès. Il trahit également cette angoisse de culpabilité, voir ou être vu et donne toute sa dimension de puissance mentale incommensurable, aliénante, à l’acte. Comme me le confiait un jour un patient, angoissé par un épisode de séduction maternelle, « il y avait bien, comme dans les mots croisés, une case, mais marquée d’un point d’interrogation ».

Aucune autre toile exposée dans la galerie n’aborde un thème identique. L’accrochage de « Pervert » explique à cet égard l’auteur constitue une « erreur ». Pourtant, il n’est pas impossible de la mettre en rapport avec une autre où se produit peut-être un souvenir-écran. « Le crabe », immense tableau de 355 sur 216 cm dont l’auteur raconte qu’en train de peindre, sur la plage, l’immensité de l’océan, il y voit surgir, en pleine nuit semble-t-il, un crabe dont il fera de la « présence énigmatique » un élément central./.

Nice, le 25 août 2008

[1] Pierre Jacob, L’intentionnalité, problèmes de philosophie de l’esprit, Odile Jocob, 2004.

[2] 180 sur 115 cm