Pour les parents qui ont perdu un enfant dans un contexte violent, la psychanalyse a-t-elle un sens ?

Survivre à un enfant, pour des parents, parait impensable. Surtout si la mort de l’enfant est œuvre humaine et, qu’à ce titre, elle devrait être évitable.

Cette réalité impitoyable s’abat pourtant sur certains parents. Ceux là vivent alors l’inimaginable. Ils éprouvent qu’il n’y a pas de mots pour dire leur souffrance et se retrouvent à errer, à la recherche de l’enfant perdu.

Si l’indicible et l’errance s’imposent dans de tels vécus, rien ne semble plus étranger à la psychanalyse : lorsque l’accès aux mots semble perdu ou lorsque les mots semblent ne plus suffisamment rendre compte du ressenti, quel sens la psychanalyse peut elle avoir ?

Si, dans les tous premiers temps d’un tel drame, il n’y a pas de mots, l’écoute analytique peut consister en un effet de présence: un autre humain, vivant, est en lien avec le parent plongé dans l’anéantissement. Il est là question de point d’arrimage dans l’errance. A ce moment, l’écoute peut se prêter à d’autres formes de langages que celle des mots: par exemple, la souffrance peut s’inscrire dans le corps : c’est le corps qui par son dysfonctionnement va pouvoir dire quelque chose du vide intérieur: un lent et patient travail de traduction est alors nécessaire pour y entendre quelque chose. Cet effort de traduction, sans doute, peut faire advenir les larmes, mais allège du même coup le poids de l’indicible.

Ce premier effet de sens peut en engager d’autres : La pensée, figée pour un temps, comme trouée, elle aussi, se remet lentement en mouvement ; des tentatives de mise en mot émergent, non pour dire le néant qui reste à jamais inaccessible, mais bien, pour en dessiner les contours, tel une paroi qui se construit le long d’un puit. Un certain agrippement peut parfois s’opérer.

D’autres enjeux peuvent encore se dessiner : L’écoute analytique, en tenant compte de la complexité du fonctionnement humain, notamment dans sa part inconsciente, malgré tout, toujours à l’oeuvre, peut entendre ce combat intérieur entre le désir du parent de lâcher prise, de s’abandonner soi même à l’abîme pour rejoindre l’enfant mort, et le désir de vivre, qui, au début peut parfois n’être qu’une infime étincelle qui brûle par intermittence.

Le cadre de la relation analytique peut également servir de contenant et de support par rapport à l’envahissement de la pensée par les cauchemars, les représentations insoutenables autour des circonstances de la mort de l’enfant, les désirs de vengeance qui font apparaître des scénarios violents effrayants.

Et puis, permettre une recherche de sens par rapport à tous ces comportements qui donnent l’impression de devenir fou : revoir l’enfant dans une foule, lui parler, croire qu’il va rentrer, conserver des objets lui appartenant, ne plus savoir rentrer dans telle pièce de la maison, etc…

Donner également l’occasion de relier le tragique de la perte, à l’histoire « d’avant » : celle de l’enfant, du parent, du conjoint, de la fratrie, mais aussi des générations précédentes ; autant d’histoires où parfois refont surface des récits d’autres morts tragiques oubliées, qui trouvent alors à s’inscrire dans une autre perspective.

L’on perçoit que cette écoute là ne peut qu’être singulière, c’est-à-dire qu’elle ne vaut que pour ce parent là, cet enfant là, cette histoire là, cet évènement là et… cet analyste là. Ici, loin sont les références à des processus de deuil dont les phases auraient été établies par avance et dans lequel le parent n’aurait plus qu’à se glisser, telle une figurine de plâtre dans un moule. De même, cette écoute là exigera du temps, ce qui se situe aussi à l’encontre des idées actuelles de « faire son deuil » en moins d’un an, faute de quoi il y a développement d’un deuil pathologique.

S’il est salvateur d’un certain arrimage à l’existence, ce parcours peut s’avérer éprouvant pour le parent qui le traverse mais aussi pour celui qui l’écoute. Celui ci, à son insu, peut avoir l’envie de se défendre de telles souffrances en maintenant une trop grande distance ou, à l’inverse, en engageant une trop grande proximité. S’il n’y a jamais de garanties comme tel, l’analyste a néanmoins derrière lui un long travail d’analyse personnelle qui l’amène à ne pas devoir recourir à de tels mécanismes de défense ou, du moins, à en reconnaître les signes.

Sans doute, cette écoute analytique là, diffèrera de la représentation que beaucoup ont encore de l’analyse classique sur un divan avec un analyste silencieux. Ici, il pourra davantage être question de co-construction entre l’analyste et le parent, dans un relation en face à face, mais l’écoute et l’éthique analytique restent néanmoins de mise.

Enfin, il n’y aura pas de finalité préconçue à un tel voyage analytique à travers l’errance. Il n’y aura pas davantage d’achèvement de travail du deuil ou de deuil réussi. Il y aura juste un aménagement que le parent aura à trouver dans la trame du travail analytique entre la place à donner à l’enfant mort et la capacité de continuer d’exister.

Ottignies, le 12 novembre 2006