Pourquoi l’analyste n’a ni relations amicales ni amoureuses avec ses patients?

Pouvoir poser cette question, ce n’est pas rien. C’est le signe que quelque chose que l’on a perçu est en voie d’élaboration, en route vers la pensée.
Poser cette question suppose que l’on a déjà un embryon de réponse.
Ouvrons donc la question en jouant à imaginer des situations relationnelles entre psychanalyste et analysant .

Cochez les propositions qui vous semblent justes :

  • mon/ma psy est l’ami(e) de mon père
  • ma femme est en analyse chez le même psy que moi
  • mon psy m’a offert un cadeau à la naissance de mon bébé
  • j’ai choisi ce psy parce que mon ami y va et en est content
  • je monte à cheval, je me ballade en forêt avec mon psy
  • mon psy m’envoie faire une démarche, une recherche en bibliothèque pour lui
  • mon psy m’a demandé de lui prêter de l’argent
  • il me dit : venez à mon séminaire
  • il dit« bonjour ma chère/mon cher» et s’intéresse à mes vêtements
  • je lui crie mon manque d’amour : il me caresse la joue ou me prend dans ses bras
  • il me demande les coordonnées de X dont je lui parle
  • quand il est en vacances, je peux avoir mes séances par internet
  • etc.

Il est vrai que lorsque l’on vient pour la première fois chez un psychanalyste, on éprouve très fort une étrangeté : l’importance du silence, le sentiment de distance sont inhabituels, déroutants. Ce peut être vécu comme froideur, indifférence, rejet, ou même mépris. Cela manifeste en réalité accueil, écoute, respect. Compassion parfois. Une place est donnée à celui qui, dans le cadre du secret professionnel, peut alors s’avancer.

Espace où peuvent s’épanouir des possibilités créatives jusque-là insoupçonnées, la psychanalyse n’est pas pour autant une partie de plaisir. La démarche de faire appel à un psychanalyste pour tenter de dénouer ce qui fait souffrir, implique une si grande attente, un tel besoin de se libérer de tout ce qui pèse, de comprendre ce qui arrive, que l’on peut devenir complètement aveuglé, sourd, abêti face à toutes sortes de petits dérapages ou de véritables perversions de son psy. Oui, on peut être subjugué, totalement dépendant, sans capacité de recul critique, surtout  si l’on est fragile, si les aleas de notre histoire ne nous ont pas suffisamment constitués. Il se peut même que l’attachement soit tel qu’il mène à désirer ardemment devenir – ne serait-ce qu’un instant – l’ami, l’amant de son psy. C’est un effet possible du transfert, ce processus dont sont tissés tous nos liens au monde, et qui est le matériau-même de l’analyse.

De son côté, un psy pourrait être séduit par la brillance du savoir encyclopédique de son patient polyglotte, sa fortune colossale, sa fonction de haut gradé dans le social. Il pourrait tomber sous le charme d’un titre de noblesse, d’un nom à particule, ou souhaiter « consommer » ce patient  si tentant.

Cependant, chez un psychanalyste, en principe, rien de tel : il est passé par une et souvent plusieurs cures, des supervisions et séminaires. Sa formation lui permet d’occuper une place spécifique d’où il peut accueillir ce qui est dit et parfois être profondément touché, sans être « pris » : happé dans la séduction, accablé par une tragédie, envahi d’orgueil sous les déclarations, collé à l’histoire, ou rejetant à l’écoute d’horreurs diverses.

Il arrive exceptionnellement qu’une attirance réciproque ou la découverte de l’âme-sœur mène psychanalyste et analysant d’emblée à vivre leur relation, à l’inscrire dans la réalité officielle. Alors une décision suffit : de commun accord, ils quittent le champ psy.

Une cure psychanalytique nécessite un cadre : un lieu déterminé, des séances d’une durée suffisante pour pouvoir faire des liens de pensées, et une consigne : «Dites ce qui vous vient à l’esprit». Tous ces bords, auxquels il faut ajouter le montant de la séance, laissent chacun libre, sans charge de dette.  Chaque séance peut ainsi devenir  la première ! Le silence ouvre un espace nouveau, un espace-temps «en présence» de l’autre, où peut naître chez l’analysant le fil d’associations d’idées ou de sensations dont souvent il est le premier surpris.

Présent sans aucun vouloir « à la place » de son patient, le psy a lui aussi besoin de silence pour laisser s’élaborer l’analyse de son propre transfert et les pensées qui mèneront à une intervention, interprétation, mise en relation.

Les conditions posées – espace, temps, montant – façonnent les bords à l’intérieur desquels peut se déployer la consigne. Celle-ci est porteuse de promesse, sinon de guérison, du moins d’un cheminement de transformation.

Le praticien qui accepte un ami en psychanalyse ou permet que son patient devienne en cours de cure son copain, son amant, rend impossible le travail de parole impliqué dans la consigne. Car les actes qui dans la vie quotidienne accompagnent l’amitié, la camaraderie, l’amour, deviennent dans la cure obstacle à une écoute autre que celle de l’ordinaire. La collusion empêche de discerner ce qu’il en est d’une élaboration marquée de l’inconscient. Elle rétrécit les possibilités du psychanalyste autant que celles de l’analysant. Et surtout, elle sème la confusion. Le pacte est nié. N’occupant plus sa place, le psy qui trahit sa promesse prend l’autre – qui tente d’être analysant – en otage, le traite comme objet au service de ses pulsions : il devient un faux témoin. S’il établit un mode relationnel tel qu’illustré dans le jeu ci-dessus, il usurpe le titre de psychanalyste et distille une imposture. En induisant au sein de ce contexte la répétition de ce qui précisément avait amené l’analysant à le consulter, le psy enferme l’analysant dans une tenaille mortifère.

L’histoire a montré combien destructeurs et pervertissants étaient les effets produits par des psychanalystes qui s’octroyaient le droit de se servir de leur ascendant transférentiel pour faire « ami-ami» ou «amour-amant» avec leurs analysants.

Si parmi ceux-ci certains sont capables de se protéger de telles dérives, d’autres deviennent la proie de cette tromperie et reproduisent en acte les ratés imaginaires de leurs dépendances infantiles. Ils rejouent littéralement, sans élaboration, avec leur psy des pans de leur histoire. Ils le payent « chair » : accidents graves, sérieuses maladies, régressions, suicides. Ils le payent relationnellement  par la désintrication de ce qui, bien que fragile, avait été construit dans leur vie psychique. Ou alors, inconsciemment corrompus, ils glissent dans l’identification à celui qui était censé être porteur de la loi. Ils le payent de leur incapacité à se situer, et à accéder à une véritable liberté de conscience et de pensée.

Le psy ne peut pas occuper deux places en même temps, être témoin et partie.

Il ne s’agit pas pour lui de prise de pouvoir, mais d’une position modeste, de patience, de présence solidaire, d’analyse de transferts entrecroisés.

Certains ne manqueront pas de rappeler que Freud avait lui-même accepté sur son divan sa fille Anna ! Mais, découvrant au fil de ses recherches et de son auto-analyse un modèle scientifique basé sur l’inconscient sexuel refoulé et la pratique qui en découle, le génial inventeur de la psychanalyse n’avait d’autre possibilité que de procéder par essais et erreurs, dont certaines furent gravissimes.

Les vraies questions de l’humanité s’enracinent dans l’éprouvé de l’expérience charnelle. En sont issues des lois fondamentales, instauratrices non pas de contraintes mais de consentement. Un psychanalyste qui a traversé les éléments les plus archaïques de sa propre problématique est porteur de ces lois et non de confusion.

Bruxelles, le 9 avril 2006