Pourquoi le psychanalyste ne donne pas de conseils?

Quand quelque chose ne va pas, les conseils manquent rarement autour de soi, allant des sempiternels « il n’y a qu’à… » aux conseils les plus avisés… Comme « éclaireur » du fonctionnement psychique, le psychanalyste peut-il conseiller son patient ?

La notion de conseil fait référence aux actions qui peuvent être entreprises dans la vie réelle. Si le problème est de nature juridique, on consultera un avocat, s’il est pécuniaire, on se tournera vers un spécialiste des finances, s’il concerne l’équilibre psychologique, c’est le psychanalyste qui peut être sollicité. Imaginons le cas d’une femme qui envisagerait de quitter son mari : elle verra un avocat pour connaître les conséquences légales d’une séparation, son banquier pour évaluer les ressources financières à disposition, un psychanalyste parce qu’elle redoute peut-être de tomber en dépression.

L’avocat, le banquier et le psychanalyste vont évaluer la situation pour que cette femme puisse affronter ses difficultés dans les meilleures conditions possibles. Chacun des trois recourt à ses connaissances de spécialiste, mais il ne peut s’empêcher de réfléchir à la situation globale. Ainsi l’avocat serait tenté de lui conseiller de placer son argent à la bourse, le spécialiste financier de prendre un médicament pour mieux dormir, ou le psychanalyste de réclamer une pension à son mari. Si cette femme est désorientée, elle sera tentée de suivre des conseils qui lui paraissent plutôt bienveillants à son égard… Mais à y considérer de plus près, chacun des trois spécialistes sort de son domaine de compétence et l’on est en droit de se demander à quel titre ils donneraient de telles recommandations.

Le champ des compétences du psychanalyste est bien défini : il a suivi une longue formation pour étudier les ressorts inconscients de la psyché, ce monde souterrain impliqué dans l’apparition de troubles ou de souffrances psychiques. Son domaine de prédilection n’est pas le quotidien ou ce qu’on appelle la « réalité externe », mais les mécanismes sous-jacents, la « réalité interne » de la vie mentale.

La « scène » psychanalytique a pour but d’éclairer les conflits internes d’un patient, pour qu’il se sente plus libre des choix qu’il peut faire dans sa vie réelle. Lorsque son psychanalyste lui indique la voie de l’association libre de ses pensées, c’est une invitation à se tourner vers la vie imaginative. Cela peut sembler paradoxal, mais ce travail qui passe par l’imagination peut l’aider à mieux distinguer ce qui appartient à ses pensées ou à la réalité externe, ce qui contribue à une plus grande lucidité pour les décisions qu’il doit prendre dans sa vie.

Revenons à cette femme qui décide de se séparer. Elle se sent si fautive de son choix qu’elle n’en dort plus la nuit, et sa vie finit par lui apparaître comme un cauchemar. L’espace de parole qu’offre le psychanalyste n’est pas régi par les contraintes de la vie normale, du fait précisément qu’il n’interfère pas avec les choix que sa patiente fait dans sa vie, en évitant notamment de lui donner des conseils. Cette attitude est nécessaire pour mettre à jour les conflits inconscients à l’origine de sentiments dépressifs, pour soulager une humeur dépressive, et aider cette femme à faire face avec plus de confiance aux problèmes qu’elle doit affronter. Ainsi elle recourt à sa propre créativité, plutôt que suivre de « bons conseils » dont le psychanalyste sait qu’ils ne serviraient de toute manière pas à dégager sa patiente de l’énorme pression que sa mauvaise conscience exerce sur elle.

En effet, si le psychanalyste affichait une position personnelle concernant le quotidien de sa patiente, il serait perçu par elle non pas comme quelqu’un avec qui elle peut exprimer librement ses pensées, y compris des idées contradictoires, mais comme un juge et censeur, puisqu’il prendrait parti. Supposons qu’elle décrive son mari comme un homme injuste, ce qui pourrait susciter chez son analyste le sentiment qu’il devrait la défendre contre ces injustices. Le récit de sa relation, si vraisemblable qu’il puisse paraître, ou si touchant qu’il soit pour l’analyste, ne devrait pas l’entraîner à prendre position au sujet de la réalité de ces assertions, faute de quoi l’accès à la complexité et à la profondeur des sentiments de sa patiente serait sérieusement entravé.

Toutefois les interventions du psychanalyste peuvent être sensiblement différentes quand il est engagé dans un travail de psychothérapie de soutien, où il décide parfois de donner un type de conseil bien particulier. Dans ce genre de traitement, où les consultations sont relativement espacées, le poids de la réalité externe joue un rôle plus important dans le processus thérapeutique : ce sont moins des changements profonds de la personnalité qui sont visés qu’une plus grande capacité de faire face aux réalités de la vie. Ainsi dans notre exemple, nous pourrions imaginer que le psychanalyste suggère à cette femme de consulter un avocat pour la défense de ses intérêts, s’il pense qu’elle a tendance à opter inconsciemment pour un rôle de victime, tout en lui montrant les conflits psychiques inconscients à l’origine de ses tendances auto-punitives. Ce conseil vise à la protéger contre elle-même et à déployer ses capacités « adultes » pour gérer sa crise, et non pas à s’allier à elle pour porter un jugement sur son mari, ni positif, ni négatif. Car l’analyste sait bien que la difficulté lors d’une séparation, c’est justement de pouvoir faire face à l’ambivalence des sentiments qu’on éprouve envers quelqu’un de proche.

En conclusion, même dans le cadre particulier d’une intervention psychothérapique de soutien, le conseil que pourrait donner un psychanalyste ne doit pas l’éloigner du but de son travail, qui demeure la recherche par le patient lui-même de solutions à ses problèmes quotidiens en fonction de ses singularités. Pour cette raison, même dans un tel travail, le psychanalyste évitera autant que possible d’intervenir au niveau de la réalité extérieure au profit d’un éclairage des conflits psychiques et de leur résolution, favorisant ainsi le développement d’une plus grande autonomie.

Genève, le 9 mars 2008