Pourquoi mes grands-parents se sont mieux intégrés

[Le Figaro | 16/01/2015 ]

Je suis psychanalyste et petite-fille d’immigrés, c’est à dire immigrée de la troisième génération. Si la psychanalyse m’a appris quelque chose, c’est que l’on s’identifie aux discours qui nous précèdent.

Si la psychanalyse m’a appris quelque chose, c’est que l’on s’identifie aux discours qui nous précèdent.

Peu de discours ont été adressés à mes grands-parents à leur arrivée en France, en provenance de Russie au tout début du XXème siècle. Cela n’aurait pas été nécessaire. Ils allaient de soi. Jeunes, pauvres comme Job, ayant laissé derrière eux la ville si riche de culture juive qu’était Vilna, ils trouvèrent refuge dans un deux-pièces insalubre à Pantin dans lequel ils élevèrent leurs trois enfants et qu’ils ne quittèrent qu’à leur mort. Ils se heurtèrent à l’antisémitisme ordinaire, s’attelèrent au travail, apprirent la langue du pays qui les accueillaient, virent leurs idéaux trahis, un de leurs enfants, sa femme et leur petite fille de cinq ans déportés à Auschwitz. Leur propre discours sur ce sort difficile, tantôt explicite, tantôt transmis en silence par l’exemple, tient en quelques phrases: «On est heureux d’être vivants, on a de la chance de vivre en France, de vivre tout court, on respecte son père et sa mère et les lois du pays qui nous accueille». S’ils avaient des idéaux de fraternité universelle, ( ils étaient juifs communistes), l’idée d’une revendication personnelle leur était parfaitement étrangère. Une assistance de l’État? Pourquoi faire puisqu’ils pouvaient travailler et se nourrir. Le salaire d’ouvrier spécialisé à la SNECMA de mon grand-père dut suffire à l’entretien d’une famille de cinq personnes. C’était dur à la première génération, comme pour toute immigration. mais les enfants allaient à l’école, tenus d’y réussir et de respecter leurs professeurs. A la seconde génération, on accédait aux études supérieures.

Ce que je sais d’autres immigrations, italienne, portugaise, ressemble à celle-ci, à quelques variantes culturelles près.

Ce que je sais d’autres immigrations, italienne, portugaise, ressemble à celle-ci, à quelques variantes culturelles près. La jeunesse de mon mari, Italien du Val d’Aoste, se déroula, dans la pauvreté, à Bezons. Il ne fut pas traité de sale juif mais de macaroni. Sa mère lui enseigna que «les autres n’avaient pas deux têtes» et que le seul moyen de se faire un avenir dans la vie était de «piquer les bonnes places à l’école aux Français». Elle avait son franc-parler, cette mère-là. Le père, chauffeur de taxi, rapportait la paie à la maison, elle assurait tout le reste, l’éducation des trois enfants, l’entretien de la maison, du potager, du poulailler. Les gardiens portugais de mon quartier, arrivés récemment, sont dans une position qui ressemble à celles que je viens d’évoquer. Ils vivent dans une loge minuscule. Ils y ont installé une mezzanine, afin de pouvoir installer aussi, dans cet espace microscopique, leurs deux enfants. Ils travaillent, envoient de l’argent au pays, et économisent afin de pouvoir construire un jour leur maison au Portugal et y passer leurs vieux jours. Je n’ai pas la moindre idée de leur pratique religieuse, je n’en entends jamais parler.

Je fus carrément épouvantée, car j’en pressentais les effets, quand se répandirent les discours qui donnaient l’absolution à la délinquance au nom de conditions socio-économiques difficiles.

Ma jeunesse militante me rendit proche des idéaux d’émancipation de ma génération. Je militais, pour la paix au Vietnam, pour l’indépendance de l’Algérie, l’autonomie des peuples à disposer d’eux-même. Je me désolidarisais de la gauche, ma famille de pensée, ( quel dépit amoureux! ) quand celle-ci égarée se mit à soutenir des ayatollahs comme émanation du Peuple iranien. Je fus effarée de sa lâcheté quand des gamines chauffées à blanc par leurs propres discours, ( vous êtes nos victimes, revendiquez votre identité,) eurent le culot de tenir sous leur emprise quelques établissements scolaires en imposant d’y paraître voilées. Quelle hiérarchie scolaire eut à cette date la sagesse de maintenir cette exigence, élémentaire au regard de nos parents: «Les élèves doivent se présenter aux cours en tenue correcte et tête nue». Je fus carrément épouvantée, car j’en pressentais les effets, quand se répandirent les discours qui donnaient l’absolution à la délinquance au nom de conditions socio-économiques difficiles. Non pas à l’issue d’un procès, comme circonstances atténuantes, mais comme causalité pure et simple déchargeant les délinquants de la responsabilité de leurs actes. Tout cela n’allait pas tomber dans l’oreille de sourds. Un pas de plus allait se franchir dans la circulation des idées, cette matière si labile et si agissante: «Nos» pères avaient été d’odieux colonisateurs, avaient spolié votre pays, nous étions vos débiteurs, il n’y avait plus de problème politique de déracinement et d’intégration à résoudre, mais la culpabilité des oppresseurs à expier, à réparer. La haine des pères, comme souvent, allait prendre le pas sur les responsabilités à assumer, et à faire assumer. L’Occident donnait le modèle de la haine de l’Occident. Il n’allait pas être déçu.

Il n’y avait plus de problème politique de déracinement et d’intégration à résoudre, mais la culpabilité des oppresseurs à expier, à réparer.

Je laisse à d’autres la question scabreuse de savoir si la religion musulmane est exposée plus que d’autres au risque de fanatisme. Il me semble que les musulmans de bon sens sont, parmi d’autres, les dindons de cette sinistre farce. Ce que je maintiens avec toute la conviction de mon expérience, personnelle, professionnelle, c’est que ce sont les discours en forme d’explications générales, (nous vous avons humiliés, vous êtes victimes d’un monde plus riche que le vôtre etc…), non assortis de l’exigence qui est due à tout être humain pour en faire un être responsable, qui nous ont mené là où nous en sommes… et que nous n’avons encore rien vu. Les jeunes fanatisés s’arment en Syrie ou ailleurs, et ce ne sont pas de grands moments d’effusion qui les désarmeront. Nous avons à résister à deux terrorismes: Celui, visible, qui vient de frapper. Et l’invisible et odieux terrorisme intellectuel, fléau pour la pensée, du politiquement correct. Et nous avons à armer, armer psychiquement, les générations quelques peu égarées qui s’annoncent par de justes paroles.

 

Petite-fille d’immigrés russes, Monette Vacquin est psychanalyste. Son dernier ouvrage, «Main Basse sur les vivants» est paru aux éditions Fayard en 1999.