Quand tout s’écroule, la parole permet-elle de survivre?

Pour répondre à la question, je prendrai un détour en me référant à un témoignage; celui d’un homme confronté au déshonneur, à l’isolement extrême, à la souffrance physique et psychique cela, dans la durée et la répétition. Je pense qu’une telle expérience peut aider à penser ce qui permet à un homme de continuer à vivre quand tout s’écroule.

C’est pour cette raison que je m’appuie sur la publication récente de la correspondance (1) entre Alfred Dreyfus et son épouse Lucie durant les cinq années(2) de la détention de celui-ci.

Il s’agit ici du témoignage d’une expérience intérieure, de l’intime profondeur de ce qui a fait exister un homme et sa femme pendant de longues années de tourmente. Pour Alfred Dreyfus, la correspondance avec son épouse et quelques membres de sa famille est la seule communication autorisée, le seul lien, la seule parole échangée avec la communauté humaine. Lien très contrôlé car les lettres sont lues, délivrées au compte-goutte, censurées et enfin recopiées parfois partiellement pour éviter tout risque de message codé. Dreyfus ne pourra même pas s’appuyer sur la matérialité sensorielle, visuelle de l’écriture et de la lettre…

Cette correspondance, forme de parole, dont le rôle sera essentiel pour tenir en vie Dreyfus peut donner aussi des pistes de réflexions sur ce qui constitue le « noyau » dans le travail d’une psychanalyse qui se fait uniquement sur la parole entre un analysant et son analyste et de questionner -toujours- ce qui fait l’essentiel d’un travail clinique.

S’agit-il des injonctions du thérapeute? De l’intelligence de l’interprétation? De la capacité de l’analysant à mettre en mots ses émotions?

Ce qui frappe à la lecture de ces lettres qui se croisent et se répondent (avec un décalage de plusieurs mois entre l’écriture d’une lettre et sa réception), c’est leur contenu répétitif.

Pas de grand propos, pas de révélations étonnantes sur les avancées de l’affaire, pas de descriptions des souffrances physiques endurées ou des détails quotidiens. Rien de tout cela. Seuls des mots qui se répètent, tournent en rond témoins d’une espérance, d’encouragements et de demandes ou des déclarations de soutien ou d’amour. La seule chose qui compte c’est : manifester à l’autre sa présence, sa pensée, son engagement, sa confiance radicale. C’est ce rien, ce vide(3) quand « les mots n’ont plus aucun sens, (qu’)il n’y a plus rien à dire(4)», qui fait la force humaine de ce document.

Qu’est-ce qui permet au patient en analyse de se mettre en route, d’accepter de braver ses angoisses, d’oser traverser l’obscur qui l’habite et d’avoir le courage de continuer à vivre?

Son désir certainement. Mais peut-être bien aussi cette présence de l’autre prêt à l’écouter coûte que coûte, à tenir bon contre vents et marées, même lorsque tout semble si difficile, presque perdu d’avance. Peut-être aussi parce que l’écoutant s’engage, qu’il croit en son patient, en sa possibilité de prendre sa vie en main dès maintenant. Chez celui qui écoute quelqu’un qui vient lui parler, il y a quelque chose de l’ordre de la foi en celui qui parle, en ce qui peut advenir.

Ainsi, quand Lucie écrit : « je suis fière d’être ta femme et mon ardent désir est d’avoir des enfants tels que toi. D’autre part, si je puis vivre ainsi séparée de toi, torturée par tes terribles souffrances, c’est que mon désir est immense, ma confiance dans l’avenir absolue; j’ai une foi complète dans une prochaine réhabilitation.(5)»

Faut-il entendre ces paroles de Lucie comme pur mensonge pour tenir son époux dans l’illusion? On pourrait répondre par l’affirmative. Il s’agit semble-t-il d’autre chose néanmoins. Lucie ne met jamais en doute l’innocence de son mari : elle croit de tout son être en sa reconnaissance en plein jour. Elle paie le prix pour cela aussi : elle s’engage dans le combat avec lui. Surtout, alors que d’autres femmes auraient rompu et divorcé avec le « traître » selon les conventions de son milieu et de l’époque, elle affirme haut et fort : « je suis fière de porter ton nom.(6) ».

Si le lien entre mari et femme est différent du lien entre analysant et analyste, que l’engagement ne prend pas la même forme, la question de l’engagement reste centrale dans le travail analytique, c’est peut-être elle aussi qui permet parfois de continuer à vivre : je sais qu’un autre est là, qu’il m’attend.

Cette correspondance, habitée par l’expérience, démontre que s’en tenir au strict contenu dans l’échange des lettres est dérisoire pour analyser la force de l’échange. C’est passer à côté de l’essentiel.

Souvent, nous voulons comprendre, maîtriser et nous appuyer sur ce qui est objectivable, dit ou visible. L’essentiel ne se situe-t-il pas ailleurs? Entre les mots? Dans la relation qui les soutient? Dans ce que l’on appelle en psychanalyse le transfert?

Finalement, ce n’est pas tant la valeur des mots ou leur argumentaire qui compte, que ce qu’ils portent en eux, de relation à l’autre.

Lucie et Alfred le disent d’ailleurs eux-mêmes : « je me répète toujours(7) » ou « mais à quoi (bon) surcharger mes correspondances pour te répéter alors la même forme indéfiniment identiquement de la même pensée.(8) »

Mais cette répétition est nécessaire, il n’y a peut-être même que celle-ci qui les intéresse, ce que confie Lucie : « je ne saurais te parler d’autre chose et toi-même tu ne pourrais t’y intéresser.(9) »

Lucie a une connaissance intime de ce qui nourrit, de ce qui soutient, de ce qui est juste à dire à tel moment pour celui qu’elle aime et vis-à-vis duquel elle ne cesse de renouveler sa confiance et son engagement. Elle n’est pas dupe non plus sur elle-même du réconfort que les lettres qu’elle écrit lui apportent pour ses propres souffrances. Il y a dans ces lettres le témoignage étonnant d’un partage de soutien et de souffrances mutuels même si les places entre mari et femme sont différentes.

En analyse, si l’écoutant doit rester neutre, il n’est pas insensible : la parole et la souffrance de l’autre viennent faire écho à son expérience.

Enfin, ce témoignage est troublant car il est celui de l’échange entre un homme et une femme; une part masculine et une part féminine, chacune avec sa manière de dire, de vivre, de soutenir : la demande d’action réitérée pour Alfred, le soutien et la conviction répétée d’une issue favorable pour Lucie. Une force nouvelle en émerge qui transforme alors radicalement l’expérience vécue. N’apparaît plus uniquement la puissance solitaire du caractère d’un homme impressionnant mais bien plutôt celle de l’échange entre deux êtres différents- un homme, une femme- qui, dans un mouvement de va et vient, insuffle la vie.

Si la psychanalyse permet aussi d’aborder dans la relation avec un autre, quel que soit son sexe, les parts féminines et masculines présentes en chacun, alors la psychanalyse peut apporter quelque chose quand tout s’écroule comme d’autres types de relations le peuvent aussi. Et peut-être qu’à l’issue d’un travail analytique, une parole personnelle de vie pourra alors se dire…

Lucie, au terme de ces correspondances écrit :« j’avais pour toi l’affection la plus profonde. A-t-elle pu augmenter, je ne le crois pas? Mais il existe maintenant entre nous quelque chose de plus que cette immense tendresse, c’est un sentiment indéfinissable créé par la communauté de nos souffrances, par la volonté que nous avons eues de les supporter l’un pour l’autre et qui resserre nos cœurs plus étroitement encore, s’il est possible (10). »

Bruxelles, le 26 octobre 2006

Agnès Bressolette est psychologue clinicienne, en formation psychanalytique.

(1)« Écris-moi souvent, écris-moi longuement… » correspondance de l’île du Diable d’Alfred et Lucie Dreyfus. Sous la direction de l’historien Vincent Duclert – Octobre 2005 aux Éditions mille et une nuits.
(2) Du 15 octobre 1894 au 19 septembre 1899. Il s’agit d’un enfermement total dans une cellule, sans aucune visibilité, sous la chaleur et l’humidité, coupé du monde extérieur avec l’interdiction formelle de parler ou avec l’impossibilité d’entendre la moindre parole humaine.
(3) Je reprends ce terme à B. Frappat dont l’article dans le Journal La Croix du 6 juillet 2006, a nourri notre réflexion.
(4) Lettre d’Alfred à Lucie, 20 février 1897.
(5) Lettre de Lucie à Alfred, 7 juin 1895.
(6) Lettre de Lucie à Alfred, 13 janvier 1895.
(7) Lettre d’Alfred à Lucie, 20 février 1897.
(8) Lettre de Lucie à Alfred , 1er février 1897.
(9) Ibid.
(10)Lettre de Lucie à Alfred, 1er mai 1899.