Que penser d’un psychanalyste qui a des relations sexuelles avec une analysante ?

Si une telle question en vient à être posée, c’est bien, hélas, que le fait dont elle soulève l’hypothèse est avéré : dans chacune de nos bonnes villes d’Europe sévissent de tels transgresseurs.

Ils sont rarement sanctionnés par la justice ; et les associations psychanalytiques qui occultent pudiquement leur forfait ont bien du mal à faire le vide autour de ces fauteurs de trouble, si bien que ces actes, au bout du compte, quand ils ne basculent pas dans le vaudeville de mariages à répétition, jettent un réel discrédit sur la psychanalyse elle-même.

 

Ce n’est pas tant à mon sens la multiplication de psychothérapies douteuses ou la floraison de charlatans sans scrupule qui a réveillé la bêtise d’un législateur traquant les “zones de non-droit”, là où il aurait pu s’agir de libertés scrupuleusement préservées. C’est bien plutôt l’impunité dont bénéficient ces fossoyeurs de la psychanalyse, ou l‘impuissance où se trouvent des femmes qui n’arrivent pas à faire reconnaître qu’une loi a été bafouée et qu’elles ont été abusées, qui a remis en route la machine à réglementer.

 

Or celle-ci risque bien, on s’en doute à présent, sous prétexte d’y mettre bon ordre et de faire le ménage, de jeter l’enfant avec l’eau du bain. Mais ce n’est pas pour rien que je parle ici d’enfant : à bien y regarder et si un fait si déplaisant n’est plus passé sous silence, on risque d’être mis sur la voie d’une “théorie sexuelle infantile” dont la découverte reste encore à faire. L’isoler aura cependant l’avantage d’entraîner que l’on s’emploie cette fois à répondre un peu sérieusement à la question : d’où viennent… les psychanalystes ? On s’apercevra alors aussi bien que le législateur, en tentant d’apporter une réponse à cette même question, ne fera rien d’autre, avec le statut du psychothérapeute qu’il va devoir imposer, que de répandre à son tour une “théorie de la cigogne”.

 

Trêve donc de préambules ! Le psychanalyste dont je veux tenter de faire le portrait en mettant son acte en lumière aura sûrement passé tous les examens requis par la loi ; il aura même été plutôt à bonne école, ayant donc aussi appris toutes les ficelles et toutes les grimaces du métier et s’étant rompu aux arcanes de la théorie la plus sophistiquée. Il aura pu publier des livres et être reconnu par ses pairs. Seulement voilà : il y a dans son passé le plus reculé une zone d’ombre qu’il a su délicatement préserver et que son analyse n’est point parvenue à débusquer. Loin d’ignorer l’existence du vagin, point aveugle de toutes les théories sexuelles infantiles répertoriées par Freud, cet enfant en a gardé le souvenir impérissable et il sait déjà de science sûre que la femme, ne serait-ce que par la voix enjôleuse qu’il décrypte et intériorise, recèle un tel trésor.

 

Mieux encore, la mère de ce brillant théoricien en herbe lui a très tôt enseigné qu’il était tout pour elle, lui ayant prodigué tous les soins et toutes les délices qu’une femme amoureuse peut enseigner à son amant comme les plus désirables, sans aller pour autant jusqu’à y faire pénétrer son enfant en lui livrant son corps. Elle ne lui a point non plus donné à entendre qu’il aurait bien évidemment à faire le deuil, et de l’enfant qu’il était et de l’enfant qu’elle aurait pu avoir avec lui, s’il était un homme, imprimant sur le beau visage de ce prince les ténèbres d’une amertume indélébile.

 

Ce deuil non fait, qui pourrait être une voie d’entrée dans la jalousie paranoïaque, va être ici utilisé à dresser le piège vers lequel cet insigne amant, devenu psychanalyste, attirera ses victimes, pour les sacrifier sur l’autel de son amour, converti à présent en haine à l’égard de cette mère inoubliable.

 

Lorsque des femmes s’allongent sur son divan, ce psychanalyste de haute lisse sait parfaitement qu’elles lui deviennent interdites, mais c’est précisément ce qui les dote de tous les charmes de sa mère. Or telle est la puissance de ce transfert tout à fait réciproque, qu’elles sont aussi bien rendues aussi crédules qu’il l’était lui-même étant enfant. Leur analyse avance donc à grands pas et leur effort se voit récompensé de tous les gains thérapeutiques dont le plus habile officiant des thérapies brèves n’a jamais pu rêver. Pour que le piège se referme tout à fait, il faut encore et il suffit que ces femmes aient été mères ou aspirent à le devenir, ayant donc à leur insu le statut d’infante par rapport à ce couple royal que le psychanalyste a formé avec sa mère.

 

Pour peu que la passion amoureuse qui a été attisée par la quête de savoir de l’analysante n’ait justement pas été désavouée par notre excellent théoricien, il va sans dire que le premier prétexte venu pour des rencontres en dehors du cadre des séances sera mis en avant et que de beaux arguments pour balayer toute objection seront vite rencontrés.

 

Une femme qui aura été elle-même quelque peu adulée par un père cherchant à compenser auprès d’elle les froideurs de la mère qu’il a donnée à sa fille, tombera dès lors facilement dans le piège, et son psychanalyste, offrant à cette femme le vagin de son oreille se verra consolé de la stérilité à laquelle l’avait irrémédiablement condamné l’amour de sa mère, en invitant cette femme enfant à danser avec lui la “Pavane pour une infante défunte”.

 

Ce titre, qui était pour Ravel une petite merveille d’allitérations, prend ici tout son sens. C’est bien à l’infante que ce psychanalyste, en toute inconscience, a voulu s’en prendre, ne pouvant précisément pas occuper lui-même cette place pour sa mère, sinon peut-être, bien plus tard, en tant que psychanalyste de femmes dont il va faire des sœurs.

 

On sait ou l’on imagine la suite : la désespérance et l’inappétence sont le lot de ces femmes chez qui on a tué dans l’œuf, c’est le cas de le dire, toute capacité de créer et qui, pour pouvoir la recouvrer, vont devoir endosser un deuil qui n’est pas le leur, mais qui l’est devenu par la force des choses. Elles devront, si elles le peuvent encore, mener ce travail auprès d’un autre psychanalyste auquel je destine donc ces lumières.

 

Quand au psychanalyste qui a – pour en vérifier les impasses ? – expérimenté sur elle sa théorie sexuelle infantile, il va sans dire qu’il fait mine de le rester, au point de faire jouer tour à tour, en fonction des personnes ou des circonstances, la repentance ou le démenti (1)… Cet expert en palinodies aura d’autant plus besoin des règles de la séance et de la bienséance à l’abri desquelles il pourra déguiser ses indélicatesses en trous de mémoire et ses rebuffades en pointilleuse étiquette.

 

Qu’on ne se méprenne pas sur le ton de mon ironie : je sais où va ma sympathie, mais je n’ai pas non plus de l’acrimonie. Je crois seulement qu’il est devenu urgent de comprendre, et de faire savoir que l’on sait et qu’il n’y a plus lieu de taire. Et si cela n’était pas suffisant pour empêcher les désastres, du coup inquiétants, de la récidive, peut-être y a-t-il lieu de renforcer les liens, associatifs ou inter-associatifs, entre des psychanalystes qui essayent de le devenir ou de le rester, afin de s’entendre, non point sur des mesures – je ne pense pas qu’il y en ait –, mais sur l’importance qu’il y aurait à ne plus laisser sans réponse la question : d’où viennent les psychanalystes ?

 

Il y a pour cela des dispositifs, dont entre autres la passe(2). Mais il serait tout aussi important qu’on en répande les enseignements. Et pourquoi leur mise en jeu n’irait-elle pas jusqu’à produire des textes ? La veine autobiographique, inaugurée par Freud lui-même après tout, et qui n’a sans doute plus lieu d’être aussi apologétique, serait pour moi la plus indiquée.

 

À vos plumes, chers collègues !

 

Paris-Barcelone, fin janvier 2006

 

(1) Avec l’emploi de ce mot, mes collègues auront su reconnaître que le couple que forme cet analyste avec sa concubine est celui d’un possible pervers avec une psychotique potentielle, la lutte qui se profile entre eux étant, tour à tour, destinée à faire tomber l’autre plus bas pour le relever encore, en échangeant les positions. Je voudrais cependant préciser que l’objet autour duquel se joue cette partie de déni est celui d’un écrit qui ferait foi, afin d’arrêter si possible le constant retournement d’une pulsion qui a pour but tantôt d’endormir les sujets, en les berçant, tantôt de les saisir d’effroi, en les réveillant. Ils se laissent ainsi tour à tour séduire par le charme d’une voix inimitable, celle de la mère, mais qui enferme la vie, par le truchement de la séance d’analyse, dans la suggestion post-hypnotique, au point de faire basculer dans la persécution par les voix qu’elle suscite pour mieux se camoufler.


(2) Ce mot désigne à la fois un moment de la cure et l’institution d’une procédure lancée par Lacan pour en rendre compte. Ce moment est celui du passage de l’analysant à la position d’analyste. L’analysant devient ainsi au moins l’analyste de sa propre cure, étant devenu capable de se séparer de celui qui l’a été pour lui. L’expérience montre qu’il lui vient alors le désir de témoigner auprès d’un tiers qui peut à la limite être quelconque, de ce qu’a été son analyse, ce qui le fait passer de l’intimité la plus protégée à la divulgation la moins réservée.

 

Si tout le monde éprouve le besoin de parler d’une façon plus ou moins sauvage des heurs et malheurs de sa psychanalyse, il est des institutions qui s’emparent de ce moment pour en faire une occasion privilégiée de transmission plus réglée du cœur et des ressorts de la cure analytique. Mais l’on sent bien que cette offre peut aussi bien susciter la demande de certains sujets dont l’analyse a été dévoyée et qui voudraient sortir par ce moyen de l’impasse où ils prétendent avoir été mis, histoire de faire entendre une plainte qu’ils ne peuvent plus taire, mais qui n’est plus recevable par l’analyste sur lequel ils sont tombés.