Rire de soi | Collectif

« Rire de soi »,  Libres Cahiers pour la Psychanalyse, N° 17, à partir de « L’humour », Sigmund Freud, 1927 (Edition In Press).

En quittant l’Autriche de 1938 déjà sous la coupe de l’Allemagne nazie, Freud fut « invité » par la gestapo à écrire quelques lignes sur le fait de « n’avoir pas été maltraité ». Âgé de 82 ans, sous la protection diplomatique de la Princesse Marie Bonaparte, le fondateur de la psychanalyse eut l’audace d’ajouter à cette déclaration imposée, un additif selon lequel, il « recommandait vivement la gestapo  à toute personne ». A t-il à ce moment conscience d’illustrer sa propre théorie sur « l’humour » parue en 1927 et complémentaire de ses réflexions sur le « Mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient » (1905) où il explique déjà que cet humour « remplace la colère » ?
 

« Rire de soi », titre justement du très intéressant numéro 17 des « Libres cahiers pour la psychanalyse » consacré à ce texte de 1927 et que les rédacteurs de la revue soumettent, à cette occasion, aux réflexions de multiples analystes, mais aussi de philosophes ou d’un professeur de littérature. « Triomphe du moi » ? Inversion d’un « surmoi ordinaire tyrannique » qui « vole au secours du moi menacé » ? Ou bien « transformation d’un affect pénible en plaisir » pour reprendre l’expression du texte de Gilbert Diatkine, l’un des plus percutants et instructifs de cette revue? Toujours est-il qu’on appréciera d’autant plus cet opuscule que chacune des contributions apporte son lot de commentaires enjoués et divertissants qui n’ôtent rien au traitement sérieux et intellectuellement nourri du sujet. Etrange phénomène, notons le au passage où le thème contribue à l’influence, et du style et de la syntaxe, dans le sens de la détente. On regrettera néanmoins le sérieux embarrassé de la contribution de J.L. Donnet dont le métalangage semble compliquer à souhait des références et des idées pourtant clairement énoncées dans la vulgate freudienne.

On s’amusera en revanche, avec Sydney Cohen et son texte « Entre le Juif et son Dieu, une histoire d’amour », de sa petite histoire introductive sur un certain Yankel tenté par de la charcuterie pourtant interdite par le judaïsme et où l’auteur lance immédiatement son commentaire par cette première phrase : « Cette histoire contient bien des ingrédients propres à nourrir mon propos » ! On ne jurera pas qu’elle fut écrite à dessein. On y trouvera, par surcroît, un développement sur les racines inconscientes de l’humour juif dont Freud s’était constitué une anthologie avant de se lancer dans son texte de 1905. Dans son approche philosophique, où il cite l’un des inspirateurs les plus influents de Freud, Schopenhauer, Gérard Manhes évoque « le sérieux caché derrière la plaisanterie », avant d’indiquer, dans une brève galerie des portraits, ce que d’autres philosophes, de Descartes à Bergson en passant par Kant et Spinoza, ont pu également écrire sur le sujet.

De leur côté, les deux psychanalystes Jean-Philippe Dubois et Denys Ribas traitent la question de l’humour et du mot d’esprit sous l’angle de Thanatos : le premier établit un parallèle avec le texte de Freud de 1915 « Sur la guerre et la mort », deux thèmes, selon lui, qui sont les « objets en perspective visés par l’humour ». Quant au second, il étaie brillamment sa pensée sur des fragments de Winnicott -deux lettres particulièrement « féroces » du célèbre psychanalyste d’enfants sont mentionnées par l’auteur- dont « l’humour authentique » lié à la « sublimation de la pulsion de mort » n’était finalement pas étranger au non conformisme bien connu du personnage. Cette énumération serait incomplète si elle omettait, en raison de leur valeur clinicienne, les deux contributions de Martha Wolfenstein et de Christine Anzieu-Premmereur sur les relations aussi ambiguës que déroutantes de l’humour avec les enfants en analyse.

Des analystes qui, loin de devoir tenir leur humour pour des mécanismes contre transférentiels, témoigneront aisément du surgissement -plutôt bienvenu- du rire au cours du travail de leurs patients. Généralement issu d’un lapsus, le rire peut également provenir de situations matérielles inattendues. Qu’on permette à l’auteur de ces lignes de livrer deux souvenirs personnels de sa pratique psychanalytique au Liban. En premier lieu, des nombreuses coupures de courant interviennent régulièrement au pays du Cèdre : celles-ci ont plusieurs fois servi des interprétations où, réconfortée par la voix de l’analyste dans la pénombre soudaine, le rire permettait à la fois de parer à l’angoisse de la situation tout en venant, si l’on ose dire, « éclairer » les méandres de la séance ! Une autre fois, une imposante mante religieuse avait établi ses quartiers dans un coin bien visible de la fenêtre du cabinet, face au divan : On ne mesure pas le don de ces petites bestioles -bien connues pour leur attitude particulière vis-à-vis du mâle après la copulation- pour faire parler…et rire. On se demande bien pourquoi !

Nice, le 15 janvier 2009
Jean-Luc Vannier