Sur la pulsion de mort | Robert Samacher

Robert Samacher : Sur la pulsion de mort, Création et destruction au cœur de l’humain, (Editions Hermann, 2009)
Probable signe des temps, les ouvrages sur la pulsion de mort pullulent. Elève de Solange Faladé, créatrice en 1983 de l’Ecole Freudienne, Robert Samacher défend vigoureusement un héritage lacanien centré sur la « division » d’un sujet marqué par le concept d’aliénation emprunté à Hegel et qui l’entraîne aux marches de la psychose. Un héritage enrichi par « l’histoire personnelle » et familiale de l’auteur qui en étend l’inventaire jusque dans le réel des institutions psychiatriques. De la doctrine à la clinique, du « lien social » aux « subjectivités », finalement de l’histoire à la politique, ce recueil de textes publié chez Hermann psychanalyse procède du tout analytique, imposant parfois au lecteur l’inconfort intellectuel d’être simultanément ballotté d’un bout à l’autre d’une vaste amplitude de thèmes, mais tous disséqués à la lumière exclusive des enseignements lacaniens.

La première -et meilleure- partie du livre, intitulée « Des traces et des restes », présente pourtant des fragments absolument passionnants de l’analyse personnelle du clinicien liée à la culture du judaïsme et au retour de son père -tailleur de profession- de la déportation : son chapitre sur les « schmattès », ces « déchets » de tissus qui « choient lors de la confection d’un vêtement » et son articulation avec le « yiddish » dans « l’inquiétante étrangeté de Lalangue », concept élaboré par Jacques Lacan, comptent parmi les pages les plus convaincantes de ses libres associations et constituent sans nul doute un saisissant, sinon vibrant témoignage de la pratique analytique.
Plus anciennes et d’un intérêt très inégal, les autres contributions abordent des domaines aussi variés que celui des « dérives de l’ego-psychology » ou formulent, sous le titre choc de « meurtres en psychiatrie », une critique acerbe de la « conception gestionnaire et biologisante » du traitement des malades mentaux. Malheureusement éparpillés sur l’ensemble du recueil, plusieurs développements sur l’importante thématique de la psychose auraient certainement gagné en cohérence et en profondeur s’ils avaient été retravaillés sous une forme plus synthétique. Dans ses considérations sur le « transfert dans la psychose », l’auteur aurait ainsi évité une conclusion qui énumère plutôt sommairement les différentes approches cliniques pour ce type de sujet. Et ce, malgré ses idées plus substantielles sur la question de la responsabilité dans la violence de l’acte commis par un psychotique. Le passage, pourtant alléchant par son titre, sur les « dix commandements dans leur rapport à l’interdit » nous laisse également sur notre faim.
On regrettera par surcroît les efforts récurrents de l’auteur afin de faire systématiquement entrer le contenu de ses démonstrations dans la grille d’explicitation lacanienne. Autant de contorsions artificielles de la pensée sans doute requises par quelque exigence dogmatique d’appartenance. Une approche qui conduit le brillant clinicien et universitaire reconnu de Paris VII à passer sous un silence assourdissant des auteurs pourtant à l’origine de la notion de « pulsion de mort » : Ni dans les quatre cent cinquante pages ni dans la bibliographie ne figure la référence aux travaux de Sabina Spielrein qui, dès 1913, évoquait les « deux composantes antagonistes, l’instinct de vie et l’instinct de destruction, contenues dans l’instinct de procréation » (Sabina Spielrein, « La destruction comme cause du devenir », « Entre Freud et Jung », Aubier 1981, pp. 256). Rien non plus sur les nombreuses réflexions menées dans leur prolongement par le professeur Laplanche sur « pulsion sexuelle de vie et pulsion sexuelle de mort », pourtant au cœur de la problématique soulevée par Robert Samacher. Il faut donc se résigner à faire sienne cette ultime conclusion de l’auteur : « L’homme est le seul être vivant à jouir de la destruction ».
Janvier 2010