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Apr 27 2009
Le virtuel dissuade-t-il l’empathie ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
27-04-2009
Patricia Greenfield s’inquiète du risque d’une perte d’empathie chez les enfants qui jouent aux jeux vidéo plutôt que de lire des livres. « A la différence d’un jeu où il s’agit de sauver une princesse et où cette performance est récompensée, la lecture d’un livre invite à en savoir plus sur la princesse et à mieux la comprendre »(1) .

Patricia Greenfield a tort et raison. Elle a tort si on prend en compte le fait que les jeunes délaisseraient la lecture au profit des jeux vidéo. En effet, la capacité d’empathie n’a pas commencé à exister lorsque les enfants se sont mis à lire et de grands lecteurs en sont singulièrement démunis, comme l’a notamment montré le degré élevé de culture parmi certains nazis. Mais surtout, l’avènement du numérique ne confronte pas seulement les jeunes à abandonner la lecture des romans pour la pratique des jeux vidéo. Elle les incite aussi à jouer des personnages de l’autre sexe : dans les espaces en réseau, un garçon peut parler et être interpellé sous une identité féminine. C’est une autre façon de développer l’empathie.

Mais Patricia Greenfield a en même temps raison d’être inquiète. La pratique des jeux vidéo en réseau - et aussi celle des nouveaux espaces virtuels du type Facebook - incite en effet à développer des relations sans corps. Or l’empathie est affaire de corps. Elle s’organise à partir des gestes partagés, des regards, des manières de parler… Dans les années 1990, cette notion développée dans le domaine artistique a même reçu une confirmation par les sciences cognitives : la seule observation du comportement d’un autre humain provoque dans le cerveau la stimulation de neurones capables de transformer les données sensorielles en actes moteurs. Les actes sont inhibés, mais les émotions et les sensations correspondantes sont ressenties.
Or dans les espaces virtuels, il n’y a pas de corps, et chacun peut interrompre instantanément sa communication avec son interlocuteur sans assister à son désapointement. La capacité d’empathie, qui est la faculté de se mettre à la place de l’autre et d’éprouver ses émotions, s’en trouve inévitablement affectée. Mais ce ne serait un problème que si la communication via Internet remplaçait totalement la communication réelle. Or une étude vient de montrer que les adolescents vont rencontrer de préférence sur Internet les camarades de leur âge qu’ils connaissent déjà. Lorsque les moments de rencontre réelle et de rencontres virtuelles se succèdent, le risque évoqué par Patricia Greenfield n’existe guère. En revanche, il pourrait bien être réel pour des personnes âgées que l’appauvrissement de la poussée hormonale incite à rester dans le virtuel…

(1) Quotes : Facebook et al risk « infantilising » the human mind-Media-guardian..co.uk
• “Unlike the game to rescue the princess, where the goal is to feel rewarded, the aim of reading a book is, after all, to find out more about the princess herself”.

 
Apr 26 2009
Nouveaux réseaux : le danger Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
26-04-2009
Dans les nouveaux espaces de communication ouverts sur Internet, rien n’est jamais effacé, et tout diffuse très vite, souvent à l’insu des usagers eux-mêmes ! Non seulement il n’y a aucune possibilité aux utilisateurs de retirer des informations qui les concernent, et qu’ils ne veulent plus voir en ligne, mais celles-ci peuvent essaimer très vite.
Certains découvrent ainsi que ce qu’ils inscrivent sur leur « fiche perso » est utilisé par des moteurs de recherche pour leur fournir des publicités ciblées ! Par ailleurs, les informations données à un ami unique peuvent parvenir de proche en proche à des personnes mal intentionnées à l’égard de l’internaute, et qui peuvent en faire un usage hostile. La photographie d’un jeune homme qui a un peu trop bu, mise sur Internet par un camarade de boisson, peut se retrouver trois ans plus tard chez l’employeur de ce garçon…
Bref, on s’aperçoit avec ces nouveaux réseaux que le danger d’Internet n’est pas seulement le contrôle de chacun par un pouvoir centralisé, mais aussi le contrôle de chaque citoyen par des sociétés privées, à but de protection ou de commerce… voire de chacun par tous les autres : surveillance des enfants par leurs parents, des employés par leur patron, des maris ou femmes suspects d’infidélité par leur conjoint, etc.
La richesse d’Internet réside incontestablement dans la liberté proposée à chacun de communiquer ce qu’il veut quand il le veut. Mais chacun a aussi le droit de disparaître ou, plus simplement, de changer d’avis. Il est essentiel que chaque usager des nouveaux réseaux prenne conscience de ces problèmes et réfléchisse bien à ce qu’il désire livrer, ou non, d’informations personnelles. C’est pourquoi chaque ordinateur devrait porter cette inscription : « Attention : tout ce que vous écrivez ici tombe dans le domaine public » !
Enfin, la possibilité pour chacun de contrôler les informations qu’il dépose sur Internet n’est pas seulement un problème de liberté publique, c‘est aussi la condition de la survie du système. En effet, pour que les gens aient envie de se montrer, il faut qu’ils puissent se cacher quand ils en ont envie. C’est ce droit qu’il faut mettre en place. Pourquoi ne pas prévoir que tout espace investi par un Internaute - comme un blog ou l’avatar utilisé dans un jeu vidéo - soit automatiquement effacé après un certain temps de non usage ? Voire que chacun puisse effacer des données qu’il a lui-même entrées s’il le désire ? De plus en plus d’internautes en ressentent le besoin, et bientôt, ce sera la majorité. Face aux logiciels qui menacent subrepticement les libertés, il est essentiel d’en concevoir qui les protègent !
 
Apr 26 2009
Nouveaux réseaux, nouveaux désirs Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
26-04-2009
Si les nouveaux réseaux permettent de satisfaire des désirs qui ont toujours existé, ils en satisfont aussi de nouveaux.
1. Immédiateté
Internet correspond - tout comme le téléphone mobile - au désir de pouvoir joindre nos interlocuteurs et d’être joint par eux en tous lieux et à tout moment. C’est parfois une vraie forme d’avidité relationnelle ! Beaucoup de nos contemporains manifestent des signes d’intolérance à ne pas pouvoir joindre leur interlocuteur aussi vite qu’ils le voudraient…
Cette avidité produit d’ailleurs des messages de plus en plus brefs. On connaît les nombreuses abréviations des SMS. Le nouveau réseau Twitter qui impose que le message fasse moins de cent quarante et un caractères, renforce encore cette tendance à l’abréviation.
2. Universalité
Avec Internet tout est adressé à tous, autrement dit à personne précisément. Chaque message ressemble à une multitude de petites bouteilles contenant toutes le même message, jetées à la mer dans l’attente qu’un ou plusieurs interlocuteurs s’en emparent. Mais ce désir d’élargir ses relations à la planète entière s’accompagne souvent d’un paradoxe : après être allé explorer le plus lointain et le plus différent de soi, l’internaute se retrouve souvent à se rapprocher finalement de gens qui partagent les mêmes goûts et les mêmes préoccupations que lui !
3. Intéresser plutôt que communiquer
La plupart des échanges engagés dans les espaces virtuels répondent à la règle qui est celle de Google. Cette règle consiste à faire apparaître en premier les espaces ou les productions qui recueillent le plus grand nombre de consultations. Que celles-ci se soient accompagnées de plaisir, de dégoût ou de colère n’a aucune importance. Seul compte le nombre de visites. Appliquée aux nouveaux réseaux sociaux, la règle de Google consiste à vouloir se faire remarquer à tout prix. Le nombre d’interlocuteurs attirés importe bien plus que le jugement de chacun d’entre eux.
4. Identités simultanées
L’usage des pseudonymes sur Internet facilite incontestablement la possibilité d’avoir plusieurs identités - voire plusieurs vies en parallèle. D’une certaine façon, cela a toujours existé. Un homme pouvait par exemple avoir un rôle de leader dans son club de sport, être un employé soumis à son travail, un humoriste avec ses amis, et un mari passif dans sa vie de couple. Mais ces diverses identités étaient successives et cantonnées chacune à un espace différent. Ce qui est nouveau, c’est que toutes ces existences peuvent apparaître en même temps sur l’espace d’Internet, et fonctionner de manière simultanée.
 
Apr 26 2009
Nouveaux réseaux : des désirs vieux comme le monde Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
26-04-2009
Après l’explosion des blogs au début des années 2000, nous assistons aujourd’hui à celle des nouveaux réseaux sociaux : sites de rencontres, de loisir, de recherche d’emploi, etc. Cette situation est évidemment radicalement nouvelle. Et pourtant, elle doit  l’essentiel de son succès à quatre désirs aussi vieux que le monde…
1. Valoriser ses expériences quotidiennes
Raconter sur Internet les événements petits et grands de sa vie répond au vieux besoin humain de valoriser ses expériences et de leur donner du sens. C’est ce qui nous pousse chacun à nous raconter, à des proches, à des amis, dans des livres ou à la télévision. Cela donne plus de valeur à notre vie.
2. Se cacher et se montrer à volonté
Se raconter est une façon de se montrer. Mais pouvoir se cacher quand on en a envie est tout aussi important. L’anonymat sur Internet et la possibilité de disparaître à tout moment satisfait cette attente. En fait, le désir de se cacher et celui de se montrer sont moins opposés que complémentaires. Ils contribuent chacun à la construction de l’estime de soi, le premier en valorisant l’intimité, et le second l’« extimité » : j’ai en effet désigné sous ce mot(1)  le désir de dévoiler certains aspects de soi afin qu’ils prennent une valeur plus grande par le regard des autres.
3. Etre certain qu’on ne m’oublie pas
Avoir beaucoup d’amis sur les réseaux assure l’internaute qu’on ne l’oublie pas. Le désir qu’un grand nombre de gens pensent à moi de temps en temps remplace ainsi celui qu’une seule personne pense à moi tout le temps. Ce désir de n’être jamais oublié inclut aussi parfois une préoccupation altruiste. Sur Internet, de nouveaux espaces proposent ainsi des échanges de recettes de cuisine, et sur Second life, il ne manque pas d’usagers prêts à expliquer aux nouveaux venus le fonctionnement de cette grande communauté virtuelle.
3. Maîtriser la distance relationnelle
Trop près, nous nous angoissons de perdre notre liberté, mais séparés, nous craignons l’abandon. Les nouveaux réseaux permettent de moduler à volonté cette distance : on peut s’y rapprocher beaucoup, intellectuellement et émotionnellement, tout en restant physiquement inatteignable, voire totalement protégé par l’anonymat.
Bref, rien de bien nouveau sous le soleil… de ce point de vue tout au moins, car ces nouveaux réseaux sociaux changent aussi beaucoup de choses. La suite bientôt.
 Tisseron, S., (2001), L’intimité surexposée, Paris, Ramsay (rééd. Hachette Littératures, 2002). Ce désir est parfois confondu avec l’exhibitionnisme, mais il en est différent : dans l’exhibitionnisme, il s’agit de ne montrer que des parties de soi dont la valeur est déjà assurée. En revanche, le désir d’extimité est inséparable d’une prise de risque : la valeur de ce qui est montré n’est jamais connue et c’est par le retour des autres qu’il est appelé à en prendre.
 
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