Choisir le bon psy – Anxiété, dépression, addictions… Un tiers des Français concerné

Ursula Gauthier | Nouvel Observateur | 23-02-2006

Psys contre psys. Analystes contre thérapeutes. La bataille fait rage. Un débat quasi existentiel, qui ne sera sans doute jamais clos.

Voilà qui ne simplifie pas le choix pour tous ceux qui cherchent tout simplement le « bon » psy : celui qui saura soigner leurs souffrances psychologiques. Car il n’y a pas de thérapie miracle, pas de méthode universelle. Analyse freudienne, TCC, gestalt, hypnose… A chaque personnalité ses besoins. A chaque trouble son traitement. Alors qu’est-ce qui marche, et pour qui ? Sans a priori, « le Nouvel Obs » a mené l’enquête

«Tu vois un psy ? – Oh ! juste depuis quinze ans. Je me donne encore un an, et puis j’irai à Lourdes… » Woody Allen, héros tragi-cocasse des temps postmodernes, sait nous faire rire de son indécrottable névrose – peut-être parce qu’il nous ressemble comme un frère. Qui mieux que lui incarne la victime consentante d’une aventure intérieure qui s’est figée en voyage immobile ? Incorrigible cérébral à l’étroit sur son divan, guettant le retour du refoulé mais espérant l’apparition de la Vierge, Woody personnifie l’Homo psychologicus paradoxal, mordu de freudisme mais ne rêvant que de guérison miraculeuse. La psychanalyse ou la superstition : le dilemme ronge peut-être en secret bien des abonnés du divan et, au-delà, tous ceux qui ne savent à quel psy se vouer pour soulager dépression, angoisse, stress, vide existentiel, addictions, ces petits bleus et ces grands maux qui collent à l’âme. N’y a-t-il donc pas d’autre alternative, pour guérir de ce mal d’être, que la plongée dans l’« analyse interminable » ou la fuite dans la pensée magique ?

C’est ce qu’affirment les héritiers du maître de Vienne, qui décrivent le paysage de l’offre thérapeutique comme une redoutable jungle où prolifèrent une foule de méthodes, plus farfelues les unes que les autres. On en dénombrerait 300 ou 400, certains avancent le chiffre de 800 – ignorant qu’il s’agit de variantes des quatre grands courants de la psychothérapie (voir encadré p.12). La critique s’acharne sur ces méthodes, qualifiées de folkloriques, d’irrationnelles et d’éphémères. Elle n’y voit que des dérivés abâtardis de la psychanalyse. Pis : elle dénonce de suspectes accointances avec la nébuleuse du New Age et de la galaxie ésotérique, voire avec certaines sectes. Le fameux amendement Accoyer visant à réglementer le métier de psychothérapeute (finalement adopté en 2004 moyennant quelques aménagements) n’avait-il pas justement pour objectif de faire le tri entre vrais psys et faux guérisseurs ?

Les associations de psychothérapeutes ont beau répondre qu’elles ont été les premières à s’alarmer des menées des charlatans et à demander la réglementation de leur profession, qu’elles délivrent des formations conformes aux normes européennes et font le ménage dans leurs rangs : pour les puristes de l’orthodoxie freudienne, les psychothérapeutes ne sont que les rebouteux de notre époque narcissique et productiviste.

Il existe bien une troisième voie, mais attention, elle mène de Charybde en Scylla puisqu’elle aboutit au cabinet de psychiatres qui ne savent vous prescrire que du Prozac ou des thérapies déshumanisantes : ce sont de dangereux fanatiques de la chimie et du conditionnement – accusent les gardiens de la cause psychanalytique -, qui veulent réduire le sujet au fonctionnement de ses neurones ou à la somme de ses comportements.

Pas étonnant que l’entrée en thérapie continue de susciter une certaine anxiété. Il faut du courage pour décider de se dépêtrer de ses inhibitions et de se mettre en quête du « bon » thérapeute. Selon une étude réalisée en 2001 par l’Institut BVA pour le magazine « psychologies », 5% de la population française s’y sont risqués – à comparer avec les 15% en moyenne de nos voisins européens, sans parler des 20% à 30% d’Américains qui y recourent chaque année. Jadis, on était freiné par la crainte d’être pris pour un « fou », aujourd’hui on redoute de se mettre entre les mains de pseudo-professionnels.

« Je me disais depuis longtemps qu’il fallait que j’aille consulter, raconte Gloria, 32 ans, qui cache sous un look de battante le chaos intérieur qui lui fait enchaîner crises de boulimie et périodes d’anorexie. Mais je ne savais pas vers qui me tourner. Et surtout, je n’avais pas confiance. Un de ces guignols comme on en voit à la télé disserter sur tout et n’importe quoi, ou un de ces technocrates en blouse blanche qui traitent leurs patients comme des souris de laboratoire ? »

C’est finalement un nutritionniste qui persuade Gloria d’aller voir un psychiatre spécialiste du traitement des troubles alimentaires par les TCC (thérapies comportementales et cognitives). « Oui, un TCCiste, qui l’eût cru ? rigole Gloria, qui m’a fait compter les calories et remplir des grilles pour évaluer mes progrès à chaque étape. C’est sec, ça manque de sex-appeal. Mais je suis sortie du cercle vicieux au bout de trois mois. » Guérie ? « Peut-être. Je ne sais pas. En tout cas, j’ai eu envie de continuer le travail pour aborder d’autres questions, comme mes problèmes relationnels. Le TCCiste m’a adressée à une psy qui propose une thérapie de groupe intégrant des techniques diverses venues d’écoles comme la gestalt ou l’hypnose. »

Une fois dissipée l’appréhension de la « jungle des charlatans », la plupart des « thérapisés » font, comme Gloria, leur miel de la variété des approches. Seuls 12% s’adonnent à une psychanalyse classique ; les autres naviguent au gré des besoins ponctuels. Certains font un stage de relaxation pour lutter contre le stress des examens, d’autres une TCC pour venir à bout d’une phobie de l’avion, d’autres encore une petite cure de psychothérapie analytique (le psy et le patient sont face à face) ou d’analyse transactionnelle pour faire face à un conflit de couple, une thérapie familiale pour répondre au problème posé par un enfant perturbé, une hypnothérapie pour affronter un divorce difficile ou un deuil… Et pour couronner le tout, pourquoi pas une psychanalyse, une vraie, avec divan, associations libres, transfert et contre-transfert, quand on se sentira enfin mûr pour le « grand plongeon » ? Elle semble en tout cas révolue, l’époque du psy-pour-la-vie. Voici venue l’ère de la thérapie au coup par coup – et plus si affinités -, adaptée aux embardées de la vie.

« Il faut en finir avec l’idée qu’une seule approche, fût-elle aussi riche et complexe que la psychanalyse, puisse répondre à toutes les difficultés, plaide Edmond Marc, professeur de psychologie et auteur d’un précieux «Guide pratique des psychothérapies» (1) où les différents courants sont présentés sans hégémonie ni préséance. Toutes ont leur utilité. Certaines, comme les TCC ou l’hypnose, ont même des bases théoriques tout à fait distinctes du freudisme. Grâce à la diversité de leurs visées et de leurs techniques, elles n’induisent pas les mêmes démarches et n’obtiennent pas les mêmes résultats. » Et toutes ont un rôle à jouer, vu la gravité et l’ampleur des besoins. Les enquêtes sur la santé mentale révèlent en effet que le blues français s’enracine dans un mal-être psychique bien plus profond qu’on ne le croyait. Un tiers des interrogés (contre un quart chez nos voisins européens) présentent au moins un trouble psychique : anxiété, dépression, addictions. Et un tiers ont déjà pris des « médicaments pour les nerfs ». Le nombre de patients en psychiatrie augmente chaque année au rythme de 5% ; les consultations des psychiatres libéraux ont, elles, bondi de 20% en deux ans !

Face à cet alarmant tableau, les psychothérapeutes seraient bien inspirés de cultiver les complémentarités. « Selon les caractéristiques des patients et la nature de leurs attentes, telle ou telle thérapie peut apparaître plus pertinente ou plus adaptée », explique Edmond Marc. Ainsi, les thérapies psychanalytiques conviennent de préférence aux personnes enclines à l’introspection, qui ressentent leurs troubles comme enracinés dans l’enfance et la relation aux parents. Ceux qui souffrent d’anxiété ou de phobie mais rechignent à analyser leurs processus inconscients peuvent s’adresser aux TCC, qui soignent ces troubles en 10 à 20 séances. Quand c’est la sphère des relations qui patine, une méthode humaniste qui travaille le contact avec autrui comme la gestalt-thérapie, l’analyse transactionnelle ou la PNL (programmation neurolinguistique) semble le mieux indiquée. Les élèves en difficulté scolaire, les enfants agités, les ados à tendances suicidaires peuvent être soignés avec profit par une thérapie systémique visant à rétablir une communication saine dans un « système familial » bloqué. Et quand la vie s’épuise sous le poids des traumatismes non « digérés », l’hypnose ou l’EMDR (reprogrammation et désensibilisation par les mouvements oculaires) semblent offrir le meilleur recours.

Au fond, tous les thérapeutes le savent bien, peu importe la théorie pourvu qu’elle soulage la souffrance et remette en branle le mouvement intime de l’être. La clé de toute thérapie réussie réside dans une notion difficile à rendre en français, l’empowerment, que l’on traduit parfois par « capacitation » : c’est ce qui permet de reprendre la barre de sa vie là où on se laissait porter par le courant. Une thérapie et un thérapeute accordés à notre caractère et à notre style affectif peuvent y aider, mais ce n’est pas un passage obligé. Les « tuteurs de résilience » chers à Boris Cyrulnik sont parfois bien plus efficaces : une institutrice attentive, un ami chaleureux, voire un livre ou une oeuvre d’art peuvent nous donner accès à notre force intime. C’est la leçon que dispense Thierry Melchior (2) dans un essai stimulant qui invite à méditer sur les traditions thérapeutiques et les sagesses du monde : plutôt que d’assouvir notre passion des origines en nous livrant à une exploration sans fin des causes de notre mal-être, intéressons-nous plutôt à l’effet que nos croyances, nos pensées et nos actes ont sur nous-mêmes, sur autrui et sur le monde. « Qu’importe finalement où est la source du fleuve. Ce qui compte, c’est l’eau, les poissons, le limon qu’il apporte – et où il peut mener ma barque. » Une sagesse pratique à l’usage de Woody Allen et de nous tous, qui lui ressemblons comme des frères.

(1) Retz, 2000. Et aussi « le Changement en psychothérapie, approche intégrative », Dunod, 2002.
(2) «100 Mots pour ne pas aller de mal en psy. Choisissez votre itinéraire thérapeutique», Les Empêcheurs de penser en rond, 2003.