Deuil et psychanalyse

Cette année 2006 voit la commémoration de l’anniversaire de la naissance de Freud. Pourtant, je n’ai pas souvenir que nous ayons fêté les 50 ans de la disparition du père fondateur de la psychanalyse. La France a cette époque replongeait dans les périodes de sa grande Révolution. Dans la même période, le monde voyait en direct le Mur de Berlin s’effondrer ! Mes fonctions en tant que responsable d‘une cellule psychologique pour les veuves et orphelins de sapeurs-pompiers m’ont amené à observer que l’on célèbre plus facilement la naissance d’un grand homme que sa mort. Inversement, c’est plus souvent la mort d’une grande femme que sa naissance qui est commémorée. Aussi, je pense intéressant de nous arrêter quelques instants sur certains aspects du travail de deuil mis en place pour un Père disparu.

Bien avant ses écrits relatifs au deuil, notamment Deuil et mélancolie, Freud s’est intéressé de très près aux mouvements psychiques qui participent au travail de deuil. Une des œuvres maîtresses de la psychanalyse s’intitule Totem et Tabou. Au sein de cette ouvrage à résonance ethnologique, au delà de la synthèse des découvertes anthropologiques effectuées par Levi-Strauss, Frazer et Wundt, Freud nous relate longuement le complexe d’Œdipe et le meurtre du Père. Il pose le socle de 3 religions sacrées, inscrites aux tréfonds de notre inconscient collectif : la religion des déesses mères, la religion du père et la religion des héros-fils.

Qu’on me permette, dans un premier temps, de résumer ses propos ainsi : la première religion pose l’interdit de l’inceste via le sacrifice du statut de femme sur l’autel de la mère sacrée. La seconde évoque le meurtre du père par la horde des frères : le totem du père sacré s’effondre. Enfin la troisième religion, tellement ce meurtre est tabou, nous parle directement des sentiments à la fois de jouissance et de souffrance des fils criminels survivants, contraints de vivre hantés par le spectre paternel.

Freud nous propose ici un regard qu’il veut universel sur les organisations sociétales et familiales.

Un peu plus tard c’est dans Deuil et Mélancolie que Freud nous parle en détail des mécanismes psychiques du travail de deuil. Ainsi il précise que dans le cas de deuils compliqués (comme la dépression de type mélancolique qu’il décrit plus précisément) c’est l’objet mort qui est cause de déception. Le sujet ne parvient pas à se désinvestir de l’objet perdu, mais au contraire continue un processus d’identification inconsciente à un objet finalement haï. Le patient lutte de fait contre des sentiments ambivalents inavoués d’amour et de haine, contre des pulsions sado-masochistes liées à la représentation d’un objet disparu qui ne reviendra pas. Le patient doit ainsi parvenir à une forme de dévalorisation du mort pour le tuer. L’inconscient pourra ainsi accepter la disparition de l’objet et être délivré de cette mort invalidante. De manière plus générale, le travail de deuil consiste en un désinvestissement progressif quasi complet (Freud reconnaît lui même qu’un travail de deuil n’est jamais fini) de la libido portée sur l’objet. Deux options pour l’endeuillé : se détacher de l’objet mort auquel il s’identifie en le tuant psychiquement ou partager le sort de l’objet mort et sombrer dans les abîmes de la pulsion de mort.

Il me semble intéressant de mettre ici en perspective les théories freudiennes liées au deuil et les expériences que je rencontre au quotidien.

Mes activités m’amènent à rencontrer des veuves, des enfants et adolescents d’hommes, de pères au statut et à la représentation particulière : les sapeurs-pompiers. Une étude montre que les mots associés à ce corps de métier sont principalement : héros, sauveurs… Manifestement, le Dieu Père, le totem est ainsi érigé par une société qui reconnaît ce métier comme le plus beau, le préféré, le plus sujet à fantasmes en tout genre et à identifications (des plus petits aux plus grands).

Ces caractéristiques sont à l’origine de complications lors du travail de deuil. On peut mettre en exergue quelques particularités psychiques que j’observe.

D’une part un père totalement mythifié auquel il ne faut pas toucher. La cérémonie funéraire participe également de cette mythification : reconnaissance par l’Etat, médaille posthume, cortège, médiatisation à plus ou moins grande échelle. L’uniforme est d’ailleurs support à toute forme de fétichisme s’opposant au travail de détachement.

D’autre part la mère déesse est bel et bien condamnée à rester liée au père (je n’ose dire époux car il n’est pas question pour elle de penser reconquérir son statut de femme), sentence imposée par la société mais aussi par les enfants qui continuent à voir en elle un objet de rattachement au père décédé.

Enfin les enfants ont à vivre et gérer leurs démons fantasmatiques : désir de mort, oedipe mal résolu, mère à protéger afin qu’elle reste la digne, respectable et respectée déesse… La majorité de ces enfants deviennent des héros, les garçons en faisant la promesse de continuer à incarner le père en s’engageant comme jeunes sapeurs-pompiers, et les filles en se dirigeant vers des professions d’aide à l’autre (infirmières, assistantes sociales, enseignantes…), véritable essai-tentative autant de catharsis que d’identification à l’objet mort.

L’enfermement dans une configuration où un père est mort en sauvant une vie renvoie le sujet à la représentation réelle d’un père n’étant pas l’être invincible, représentation qui lui permettait d’accepter des sentiments ambivalents inconscients.

En revanche les cas de suicide (de plus en plus fréquents) viennent considérablement accroître les statistiques de deuil compliqué voire pathologique : la dévalorisation de l’image du héros est encore plus difficile à accepter.

Les quelques cas où ce sont des mères sapeurs-pompiers qui décèdent nous renvoient à une problématique plus traditionnelle de la gestion de travail de deuil.

L’image spectrale du père reste tellement présente que différents troubles de l’identité sont mis en évidence chez ces jeunes. Troubles psychiques, troubles somatiques qui ne sont pas tous à rapporter au travail de deuil mais au corps mort du père qu’ils ont visualisé, approché voire touché avant et pendant une cérémonie des plus marquantes quant à l’omniprésence des références archétypales du héros : qualités vantées par les collègues, haie d’honneur, uniformes, décorations posthumes…

Il n’est pas aisé de composer avec des troubles inconscients faisant écho au meurtre du père. Un des axes majeurs de la cure thérapeutique consiste à travailler d’une part sur les éléments identificatoires et notamment la représentation du père, d’autre part sur les composantes de réinvestissement libidinal. Il est également primordial de faire abréagir tous les ressentis liés à l’annonce de la mort, et de mettre à plat la réorganisation systémique opérée par les membres survivants de la famille.

Finalement, Totem et Tabou, Deuil et Mélancolie sont deux ouvrages qui nous permettent de toucher de manière très spécifique tout un pan théorique susceptible de nous éclairer dans l’accompagnement de ces familles endeuillées. Partant de sa propre phobie de la mort, Freud, il y a quasiment un siècle, posait de manière pertinente des fondements cliniques toujours d’actualité, car relevant du constituant psychique universel.

Freud est mort… mais le totem reste en place, fièrement érigé, malgré des hordes de fils qui souhaitent le faire s’effondrer… la preuve en est des écrits qui ont fait s’affronter les « communautés » psy.

Freud nous a appris ce qui résume parfaitement notre vie psychique : une réflexion profonde sur l’opposition constante et oppressante entre notre pulsion de vie et notre pulsion de mort.

Je me permettrai de conclure par une citation qui, je l’espère, aura le mérite d’ouvrir nos questionnements métapsychologiques :  » L’erreur ce n’est pas la mort… c’est la vie ! »

Paris, le 15 juillet 2006

Pascal Neveu est psychanalyste