Deux affirmations font une nation : le passage de la horde

Le 14 février 2005, Rafic Hariri, ancien premier ministre libanais, meurt, à Beyrouth, dans un attentat d’une extrême violence. Aussitôt la nouvelle connue, une manifestation spontanée réunit des milliers de citoyens libanais venus crier leur douleur et réclamer justice. Puis, chaque soir, des libanais de toutes confessions, de toutes tendances politiques, se retrouvent fraternellement en une sorte de veillée funèbre autour de sa tombe.

Ce sont les retrouvailles de cette large fratrie autour du meurtre du père qui paraît à Chawki Azouri porter les prémisses de la fondation d’une société libanaise démocratique. (07-06-06 – D.S.)

Ce qui a fondamentalement changé dans l’histoire du peuple libanais, en moins d’une semaine(1), c’est le passage de la fameuse formule de Georges Naccache « Deux négations ne font pas une nation » à un moment Historique où désormais, on peut dire deux affirmations font une nation. Aujourd’hui, musulmans et chrétiens affirment ensemble qu’ils veulent vivre dans un Liban qui leur appartient, que leur identité est d’abord libanaise avant d’être confessionnelle. Jusque-là, c’est du fait de leur appartenance confessionnelle d’abord que les libanais ont donné raison à Georges Naccache. Aujourd’hui, parce qu’ils se reconnaissent dans leur identité libanaise d’abord qu’une des dimensions de leur identité, l’identité confessionnelle, peut redevenir intime, relevant de leur conviction et de leur appartenance religieuse.

Il aura fallu « l’innommable » assassinat de Rafic Hariri pour cela.
Rafic Hariri a été assassiné parce qu’il devenait un leader national, dépassant son simple leadership sunnite, capable donc de réunir dans leurs différences, tous les libanais. Il a été assassiné parce que précisément, il représentait ce à quoi aspiraient tous les libanais depuis la naissance du Liban.
En cela, sa mort réveille chez les libanais les blessures toujours ouvertes de toutes les morts qu’ils ont subies, celles des leaders qui ont osé devenir des leaders nationaux et qui ont payé cela de leur vie. Voilà pourquoi par sa mort, par son sang, Rafic Hariri a scellé des liens nouveaux entre tous les libanais. Son assassinat est l’événement majeur qui fonde le Liban nouveau, qui fonde le début de l’Histoire du Liban, un Liban démocrate et libre de toute tutelle. Le Liban de la communauté des frères et des sœurs, et non plus le Liban des différentes communautés ajoutées.

Ce passage à la communauté des frères et des sœurs, l’histoire de l’humanité le connaît bien. Les sociétés humaines naissent précisément à partir du moment où, dépassant la horde primitive, c’est-à-dire un groupe sans autre loi que celle d’un Père tout-puissant, les frères et les sœurs fondent ensemble la première communauté humaine, c’est-à-dire une société régie par la loi, celle de l’interdit de l’inceste et de l’interdit du parricide.
Pendant la guerre civile, le Liban a connu ce genre de hordes : des groupes sans foi ni loi s’imposaient aux autres par la force, assassinant sans aucun frein, volant, pillant, usant des femmes et des enfants avec une barbarie sans nom. Ces groupes étaient dirigés par un chef au-dessus des lois, s’imposant aux membres du groupe par l’élimination directe de ses adversaires, usant et abusant des femmes comme bon lui semblait. La seule loi qui existait était celle du chef qui avait un droit de vie et de mort sur les membres de son groupe.

Ce fonctionnement, caractéristique des hordes primitives qui ne sont pas encore devenues des sociétés humaines, ou propre aux sociétés humaines qui régressent de l’Etat de droit à la horde primitive, la psychanalyse et l’anthropologie se rejoignent pour le décrire comme un mythe, celui du meurtre du Père de la horde primitive. Car le passage de la horde à l’Etat, et c’est là le point fondamental nécessite que le Père de la horde primitive soit assassiné par ses fils. Or ces derniers, caressant chacun l’espoir de le remplacer pour jouir comme lui des richesses et des femmes, une fois le Père mort, sont frappés par la culpabilité.
Au lieu de prendre sa place, ils s’interdisent désormais cette place et posent l’interdit du parricide et l’interdit de l’inceste comme les premières lois qui vont fonder la première société humaine. Le totem est érigé à la place du père mort et devient tabou. L’inceste est interdit et se manifeste anthropologiquement par l’apparition de l’exogamie. C’est le passage de la préhistoire à l’Histoire.

Le Liban ayant régressé de l’état de droit au fonctionnement de la horde, on aurait pu croire qu’avec la fin de la guerre civile, le Liban allait retrouver un état de droit. Et les accords de Taëf devaient permettre aux différentes factions libanaises de s’imposer une loi commune afin de sortir de la loi du plus fort. Mais en fait, le fonctionnement en horde a continué de plus belle. Et ce fonctionnement en horde était d’autant plus féroce qu’il se cachait derrière un pseudo état de droit. Comment comprendre cela ? Comment comprendre que les libanais, qui ont élaboré ensemble une constitution qui devait mettre fin à la guerre civile et leur donner enfin un Etat de droit n’ont pas retrouvé cet Etat de droit ? Les chefs de horde ont été destitués et pourtant l’Etat de droit n’a pas fonctionné. Pourquoi ? Parce que le Chef tout-puissant ayant droit de vie et de mort sur les libanais, usant et abusant de leurs richesses et imposant sa propre loi était encore en vie. Il était syrien. Le pseudo état qui devait couvrir les diktats de ce Chef syrien, c’était l’état libanais.

Voilà le paradoxe dans lequel on a vécu depuis Taëf. Le dictateur était syrien et l’état fantoche qui le servait était libanais. Voilà pourquoi les fameux services étaient réellement au pouvoir, exécutant les ordres du Chef de horde syrien au mépris des peuples, autant le peuple syrien que le peuple libanais. Rafic Hariri a été assassiné parce qu’il voulait mettre fin à cela, en devenant un homme d’Etat et non plus seulement un leader sunnite, ralliant les différentes factions sous l’emblème de notre drapeau libanais, emblème d’une unité nationale retrouvée, si ce n’est pour la première fois trouvée. Les libanais qui se retrouvent tous les soirs au sit-in place des martyrs ne sont pas une foule indistincte, fondue en elle-même comme un seul homme. Les libanais qui se retrouvent tous les soirs au sit-in place des martyrs ne sont pas prêts à faire n’importe quoi pour peu qu’un seul leader le leur commande. Les libanais qui se retrouvent place des martyrs ne sont pas fondus dans un ensemble qui ne les distingue pas les uns des autres. Leur nombre n’est pas important en tant que tel. C’est leur qualité qui l’est et leur qualité est d’être un groupe qui est constitué par leurs différences, et c’est l’acceptation de la différence de l’autre qui constitue la base même de la démocratie. Quel que soit leur nombre, ils forment la communauté des frères et des sœurs qui n’est plus une horde, une communauté qui ne veut plus d’un Chef tout-puissant qui leur impose sa loi, une communauté qui ne veut plus du Chef syrien.

Mais attention, ils ne voudront également plus d’un libanais qui soit un Chef tout-puissant. Ils veulent un Etat de droit et ne permettront plus à personne de bafouer leurs droits. Ils ont acquis une force incroyable, inédite basée sur la certitude qu’ensemble, ils peuvent écrire leur Histoire, puisqu’ils ont pu faire chuter un gouvernement. Cette certitude est d’autant plus forte que ce gouvernement était dirigé en fait par le dictateur syrien, un Chef tout-puissant qui ne fait plus peur à personne et dont les jours sont comptés. Grâce à eux, nous sommes en train de passer de la préhistoire à l’Histoire. Ensemble mais un par un et surtout dans leurs différences, ils fondent déjà ce que sera la société libanaise de demain. Une vraie société démocratique.

(1) L’article transmis par Chawki Azouri est originellement paru dans l’Orient-Le Jour le 8 mars 2005