Escrimeurs et ferrailleurs de la « guerre des psys »

Paru dans L’humanité le 13 avril 2006

A propos de L’antilivre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller et La guerre des psys, manifeste pour une psychothérapie démocratique, sous la direction de Tobie Nathan.

Voici deux ouvrages collectifs qui répondent à l’attaque frontale de la psychanalyse par le Livre noir de la psychanalyse.

Il ne s’agit pas seulement d’une « guerre des psys ».

À lire un rapport de l’INSERM concomitant qui recommande d’étudier « l’interaction gènes-environnement » sur des enfants et de générer « des modèles animaux d’anomalies du développement », on peut penser que sont réunis les ingrédients d’une grippe intellectuelle qui pourrait bien devenir une peste.

Le livre dirigé par Jacques-Alain Miller défend la psychanalyse et cible l’adversaire : les thérapies « cognitivo-comportementales ». Il décrit d’abord un monde fade d’experts endogames, collés aux machines d’État, réinventant certaines techniques d’influence d’antan qui faisaient céder les délirants sur leurs convictions ou renvoyaient au front les soldats traumatisés. Aujourd’hui, ce sont souvent des méthodes d’une grande naïveté, parfois cautionnées par des hommes lessiveuses qui recyclent la psychanalyse. Tout fait ventre : le sport (pour fiabiliser le rendement des champions), les médias (avec des succès éditoriaux gargantuesques), l’autisme… Ces méthodes, qui ont d’abord fait leurs preuves dans le management participatif par objectifs (Maslow), sont nées de l’accouplement du comportementalisme (Watson, Skinner) et de l’intelligence artificielle (Turing). Elles peuvent tellement aplatir la dimension du sujet humain qu’une instance éthique euphorique en est venue à suggérer le rapprochement entre la névrose obsessionnelle (lesdits « TOC ») et la maladie de Parkinson ! Le cognitivo-comportementalisme est un idéalisme.

Il faut lire cet ouvrage polémique et bien documenté. Mais Miller s’offre aussi à la critique : « En vérité, la « marchandisation » du mental est consommée depuis belle lurette », écrit-il. Mais par qui ? N’est-ce pas méconnaître ce qui s’élabore au quotidien, en particulier dans les dispositifs publics de santé mentale ? Au fil des pages, la démocratie est tantôt identifiée à l’État libéral, tantôt assimilée à un totalitarisme. Toute politique de santé mentale et d’affichage des valeurs qui la guident est disqualifiée. Le matérialisme, volontiers confondu avec le scientisme, est remisé dans les limites que lui assignait l’idéalisme kantien : une finitude radicale devant les symboles, le logos…

Pourtant, il est possible de relever sereinement aujourd’hui la porosité de la psychanalyse vis-à-vis de l’esprit bourgeois et de ses conséquences : transmission patrimoniale des charges et des dignités dans les appareils politiques de la psychanalyse, fétichisation des produits de la pensée, lesquels sont à l’univers de la psychanalyse ce que les substances germinales sont à la bourgeoisie en général, le vecteur imaginaire-réel de la transmission de biens patrimoniaux appropriés sur un mode privé. Voilà pourquoi les grandes écoles de psychanalyse jouent parfois le jeu des médias populaires mais défendent une extraterritorialité farouche. Et voilà pourquoi Miller ferraille certes dur contre les tenants du contrôle biopolitique des comportements sociaux, mais reste au milieu du gué démocratique. Il faudrait un entregent de chat botté pour y tenir à l’aise.

Venons-en aux ferrailleurs qui fouillent les supposés décombres de la psychanalyse. Le livre dirigé par Tobie Nathan présente trois aspects. L’un est revanchard. Nathan lui-même nous étonne en s’appuyant sur la myopie biologiste des biologistes myopes pour déclarer que le rêve humain est un processus physiologique réductible à celui d’un reptile. Misère du culturalisme !

Un ensemble de notations souvent bien argumentées nous rappelle judicieusement que l’inconscient freudien est né d’un contexte et d’une méthode. Il existe d’autres inconscients. Un humanisme matérialiste ira les chercher du côté de l’histoire et des transmissions symboliques, lesquelles ne sont pas seulement langagières et individuelles. Enfin, une conclusion clinique nous rappelle à la fraîcheur des pratiques, source permanente de relance de la pensée théorique.

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– L’antilivre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller, Le Seuil, 2006, 290 pages, 20 euros

– La guerre des psys, manifeste pour une psychothérapie démocratique, sous la direction de Tobie Nathan, Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, 304 pages, 20 euros.

Bernard Doray est  psychiatre

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