Freud a construit des légendes [Jacques Van Rillaer]

Jacques Van Rillaer s’entretient avec par William Bourton pour Le Soir (22-09-2005)

 

Depuis une quinzaine d’années, vous pratiquez les thérapies comportementales-et cognitives-(TCC) . Au fil des ans, vous êtes devenu un adversaire déclaré du " freudisme ". Or vous " venez de la psychanalyse ". Pourquoi ce revirement ?
Il est ancien. A la fin des années 70, j’ai commencé à comprendre toute l’importance de la vérification scientifique en psychologie. C’est à ce moment là que j’ai découvert l’ouvrage d’Henri Ellenberger, " A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique " (éd. Fayard). J’ai alors dû constater que la majorité des énoncés freudiens les plus intéressants étaient repris à des prédécesseurs ou à des contemporains, tandis que quasi toutes les propositions spécifiquement freudiennes (par exemple : " Tous les rêves sans exception traduisent un désir ") n’avaient pas été vérifiées… ou étaient réfutées. J’ai aussi appris d’Ellenberger qu’Anne O., le cas princeps de la psychanalyse, soi-disant " guérie de tous ses symptômes ", avait été en réalité un lamentable échec, maquillé en extraordinaire succès : on a dû la mettre dans un asile psychiatrique ! La psychanalyse, et Freud au premier chef, a construit des légendes. Considérant tout cela, j’ai donné ma démission à l’École belge de psychanalyse et, au début des années 80, j’ai suivi une formation en thérapie comportementale.

 

Pouvez-vous nous donner un exemple de " légende freudienne " ?
Le complexe d’Oedipe. Freud écrit que " tout garçon entre trois et cinq ans a envie d’avoir des relations sexuelles avec sa mère et de tuer son père ". Je ne sais pas si vous avez eu ces phantasmes mais moi, dans ma psychanalyse, je ne les ai pas eus. Que vous dit le psychanalyste quand vous lui objectez cela ? Qu’il ne faut pas entendre cela comme ça, qu’il ne s’agit pas de la mère de chair et de sang, que c’est " l’image de la mère "… Cela devient donc des concepts mous, élastiques, qui mènent une double vie. On peut les prendre au sens étroit et, quand cela ne marche pas, on vous dit vous que vous n’avez rien compris.

 

Freud était-il un charlatan ?
Oui. Il a menti et il a menti beaucoup. Les exemples sont nombreux. Cela dit, de nombreux psychanalystes sont de bonne foi.

 

Si Freud a énoncé des fables, Staline a tué des millions de gens… Or, le titre du livre auquel vous avez participé fait immédiatement penser au " Livre noir du communisme "…
Cette référence n’est qu’une association possible. Nous n’avons pas voulu dire que la psychanalyse est comparable au communisme. Ce que nous avons voulu dire, c’est qu’il est peut être temps de l’enterrer.

 

Parce qu’elle est dangereuse ?
" Dangereuse " ? C’est un grand mot… Si ce n’est que l’on peut parfois tourner en rond avec une thérapie qui n’est pas indiquée pour le problème.

 

Vous ne rejetez donc pas la psychanalyse en bloc ?
Être écouté attentivement par quelqu’un d’intelligent, être déculpabilisé, ne plus s’entendre dire qu’on est taré, malade, etc., en soi, c’est déjà thérapeutique. Pour certaines difficultés, cela peut suffire. Mais pour les problèmes difficiles, les troubles obsessionnels, par exemple (quand quelqu’un se lave les mains cinq heures par jour jusqu’à s’abîmer complètement la peau ou quand quelqu’un est tellement agoraphobe qu’il ne sort plus de chez lui), là, l’écoute ne suffit plus.

 

Entre psychanalystes et comportementalistes, c’est la guerre !
Ce n’est pas nous qui l’avons déclarée, ce sont les lacaniens parisiens. En 2004, les réactions d’une partie des psychanalystes à la tentative du député français Bernard Accoyer de réglementer la profession de psychothérapeute, et ensuite leurs réactions, encore plus violentes, à la publication du rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale sur l’efficacité comparée des psychothérapies; m’ont poussé à réagir. Jacques-Alain  Miller, gendre de Lacan et chef de file des lacaniens, est allé jusqu’à affirmer que les tortures en Irak, c’était le comportementalisme ! Elisabeth Roudinesco, autre cacique de la psychanalyse, a pour sa part écrit que les TCC " ont plus à voir avec les techniques de  la domination mises en oeuvre par les dictatures ou les sectes qu’avec les thérapies dignes de ce nom "… Me taire eût été ne pas venir au secours de personnes en danger : les patients qui font confiance à ce genre de psychanalystes. J’ai aussi pensé à ces malheureux étudiants en psychologie et en philosophie, qui s’épuisent à comprendre et à mémoriser des textes lacaniens auxquels leurs enseignants eux-mêmes ne comprennent pas grand-chose, ou attribuent les significations les plus fantaisistes.

Jacques Van Rillaer est professeur de psychologie à l’UCL.