La gauche, le patient et les psychothérapies

Paru dans L’Humanité, le 19 octobre 2005
Jamais un tel désordre n’avait régné dans le monde de la psy. Jamais les insultes n’avaient atteint une telle violence. Ceux qui mettent en cause Freud ne peuvent être que des nazis puisque les nazis brûlaient les livres de Freud !

Comportementalisme et cognitivisme ne peuvent être que d’extrême droite. Quant à la psychanalyse, elle ne peut être qu’humaniste, porte-parole héroïque du sujet souffrant dans une période où tout est marchandisé y compris les troubles mentaux.

 

Les pouvoirs publics et les académies sont embarrassés : le public ne va-t-il pas perdre confiance si on ne lave plus son linge sale en famille ? N’a-t-on pas franchi la ligne en associant les représentants des associations de patients au débat ; en leur demandant de contribuer au Livre noir de la psychanalyse ? La science n’est-elle pas capable de clore ce débat une fois pour toutes ?

 

Dans ce brouhaha, qu’est-ce que pourrait être une parole « de gauche » ? Est-ce être de gauche que d’insulter tous les psychothérapeutes qui utilisent des techniques comportementales ? Est-ce faire un travail utile que de leur dire qu’ils sont (même inconsciemment !) des suppôts du nouvel ordre impérial qui veut domestiquer les corps et les esprits ? des petits Sarkozy qui veulent « karchériser » le mental ? Des praticiens se sentent insultés par ceux qui les dénoncent comme des « dresseurs d’hommes, comme il y a des dresseurs d’ours », antienne reprise à l’envi par certains à gauche.

 

Il faudrait commencer par tenir compte de la situation sur le terrain. Des milliers de psys font modestement leur travail, sans prétendre avoir l’explication universelle de tous les troubles mentaux ni disposer des moyens infaillibles pour les guérir. Dans ce monde-là, réel, on essaie de voir ce qui convient le mieux à un patient ; on n’hésite pas à l’envoyer chez un confrère dont les techniques de soins sont très éloignées des siennes. On tâtonne ; on fait du « bricolage » avec des médicaments, des psychothérapies d’inspirations les plus diverses. Ce constat devrait être pris comme un compliment par la profession et un hommage à la relativité des savoirs dans ce domaine.

 

Le problème c’est qu’il y a de moins en moins de lieux pour discuter de la clinique. Dans les congrès de psychiatrie pharmacologique, entièrement sous le contrôle de l’industrie pharmaceutique, on ne parle jamais des pratiques réelles. Tout est fait pour laisser croire que l’on circule dans le noble domaine des « neurosciences » et l’on y est assommé par de grands discours sur les neurones et les gènes. La formation initiale et permanente des cliniciens est de plus en plus gangrenée par cette présentation absurde du savoir psy selon laquelle il existerait une science certaine qu’il suffirait d’appliquer. Tous les psys qui prescrivent sont au premier rang pour savoir que c’est dangereux et faux.

 

C’est bien cela qui pourrait être en cause dans le débat initié par le Livre noir de la psychanalyse. Il y a un écart de plus en plus insupportable entre les pratiques d’un côté et, de l’autre, les théories censées en rendre compte. C’est à ce point précis que tout vole en éclats ! Du coup, on peut comprendre pourquoi la théorie qui a le plus de prétentions est aussi la plus exposée.

 

Faut-il alors durcir le débat ou commencer par prendre acte de la pauvreté de notre pensée collective face aux transformations des modes de prise en charge des troubles psychologiques ?

 

Les praticiens de la psy ont bien des raisons d’être excédés par le discours arrogant des neurosciences quand il ne sert qu’à masquer les véritables moyens, très empiriques, utilisés par les pharmacologues pour mettre au point des psychotropes de plus en plus semblables les uns aux autres et à ceux qui sont déjà sur le marché depuis cinquante ans. Et l’on est tout autant en droit de ne pas accepter les prétentions de la psychanalyse surtout quand on les juge aux épreuves que sont l’homosexualité, les usages de drogues illégales ou l’autisme. Même s’il y a toujours eu des psychanalystes pour s’opposer aux discours normalisateurs de leurs collègues (Élisabeth Roudinesco ou Michel Tort sur l’homosexualité, Charles Melman sur la toxicomanie) les pires propos n’ont pas fait scandale. Je pense à un psychanalyste venu sur le plateau de M6 comme expert dans un débat sur l’homoparentalité, expliquer aux parents ébahis « qu’ils allaient fabriquer des schizophrènes à la troisième génération ». Humaniste notre psychanalyste devenu jeteur de sorts ? De gauche, celui qui assomme les parents avec une telle malédiction ?

 

Les patients ont porté ici un coup terrible quand ils ont pris la parole : « Nous ne vous reconnaissons pas comme les porte-parole de notre souffrance. » Face à une telle parole tenue hier par les usagers de drogues illégales, aujourd’hui par les parents d’enfants autistes ou les représentants des associations de phobiques, comment faut-il réagir ? Faut-il y voir une « résistance » des patients qui confirme la théorie et ricaner ? Ou faut-il y voir l’occasion d’une situation plus complexe, plus difficile plus intéressante, aussi ?

 

Finalement, dans cette histoire, ce pourrait bien être tous ceux qui parlent au nom de « la science » et de la « vérité du sujet » qui nous empêchent d’avancer. Psychanalystes, inventeurs et prescripteurs de médicaments, partisans des thérapies cognitivistes – tous parlent mal de ce qu’ils font, quand ils font appel à « la science ». Ils se présentent mal devant leurs collègues et devant le public, sans toutes leurs hésitations qui font leur grandeur. Eux, nécessairement modestes dans leurs pratiques, se révèlent arrogants dans leurs discours. Chacun de ces discours traduit la prétention de vouloir annexer l’ensemble du territoire. Les seuls perdants sont les vrais praticiens qui savent qu’aucune théorie scientifique n’est capable de rendre réellement compte de ce qu’ils font, qu’il ne suffit pas d’accumuler patiemment les faits de manière rigoureuse pour que cela soit de la science ni d’avoir une théorie inoxydable aux épreuves… L’enjeu est d’inventer une nouvelle écologie des pratiques dans laquelle la parole collective des patients devra être considérée comme une expertise.

 

Philippe Pignarre est éditeur (Les Empêcheurs de penser en rond).