Le déni de grossesse et la solitude des futures mères

Ce texte est paru dans l’humanité des débats le 1er septembre 2007 (propos recueillis par Antoine Aubert)

Le déni de grossesse est un processus grave et qui n’est pas récent. Il s’agit d’une non-prise de conscience de la réalité. Il y a une altération de la représentation de l’enfant : la femme se dit « je ne suis pas enceinte, il ne se passe rien ». Le phénomène peut parfois perdurer durant les neuf mois. Au moment de l’accouchement, la mère se trouve alors confrontée à une réalité qu’elle ne peut plus affronter. Elle va vouloir l’annuler. Il existe également un autre processus, appelé dénégation qui, pour sa part, prend en compte cette réalité. On se situe dans le « je sais mais je ne veux pas savoir ». Il n’y a pas cependant, là encore, de représentation de l’enfant. Dans les cas les plus dramatiques, on en arrive à l’infanticide.

Il n’y a pas de catégorie sociale plus touchée qu’une autre. Le psychisme ignore le social. Nous sommes tous fabriqués de manière identique, avec un inconscient qui possède une « alimentation » et une histoire propres. Toutes les tranches d’âge, tous les milieux sont donc concernés, y compris les mères qui ont déjà eu des enfants. Dans ce dernier cas, on constate néanmoins qu’il y avait eu précédemment des annonces de grossesse tardives ; le phénomène n’était pas entièrement nouveau. Toutefois, il n’y a pas d’explication toute faite : cessons de chercher des éléments de réalité dans des histoires psychiques. On aimerait avoir une explication rationnelle, s’apercevoir que la mère a été maltraitée, qu’elle est pauvre, et « justifier » ainsi ses actes postérieurs. Or, on se situe dans le domaine du psychisme.

Pour ces femmes qui vont jusqu’à tuer leur progéniture, une fissure apparaît cependant au moment de la grossesse. Le travail traditionnel de maternité ne commence en effet pas au moment de la mise au monde. Durant neuf mois, la mère va imaginer son enfant, le mettre en scène, lui faisant prendre une représentation humaine. Il devient un sujet, un être différencié. Il n’y a pas tout cela dans le cas des mères infanticides. Elles n’ont pas construit un personnage. Le bébé décède parce qu’il n’a jamais été, au cours de cette période, un être humain à part entière. Il est traité comme un déchet.

L’entourage va souvent adhérer au déni de la mère, même s’il peut y avoir un soupçon. Il est intéressant du reste de constater que les personnes qui doutent ne vont pas aller vers la femme pendant la grossesse mais vont agir après l’accouchement, par exemple en appelant la police. Elles font ainsi venir le réel par l’extérieur et ne parlent que dans l’après-coup. Dans ce genre de couple, on voit souvent qu’il n’y a pas beaucoup de démonstration des émotions. Les mères peuvent mettre énormément de temps à réaliser leur acte après avoir été découvertes. Cela leur vaut des ennuis au cours des procès car elles apparaissent comme froides, déconnectées. Il est néanmoins très important pour elles que la réalité arrive sur un mode social (en l’occurrence la police), puis qu’elles soient jugées. Le pire, pour elles, serait de dire qu’il ne s’est jamais rien passé, qu’elles ne sont pas responsables. Elles ne pourraient alors jamais s’en sortir. Il faut donc qu’elles soient reconnues coupables, mais avec des peines qui prennent en compte les soins et le fait que la vie continue.

Ce qui me frappe aujourd’hui, dans le cas de ces femmes qui avaient déjà eu des enfants, c’est qu’on ne prend pas en compte ces autres progénitures. Or, en les éloignant de celle qui les a mises au monde, avec qui en général elles s’entendent très bien, on punit également ces personnes. Ces femmes ne sont pourtant en aucun cas des mauvaises mères. Il faut arrêter de s’identifier à l’enfant mort et se dégager de l’horreur. D’une manière plus générale, je soulignerais enfin que toutes les femmes qui attendent un enfant souffrent d’une grande solitude. Je milite fermement pour la prise en charge du psychisme des femmes au cours de la grossesse. Nos maternités s’occupent efficacement mais uniquement de l’aspect physiologique. Or, ces femmes ont également besoin d’un important soutien psychologique. Elles doivent en effet faire face à une grande angoisse.

Sophie Marinopoulos a publié Neuf mois, etc. (avec Israël Nisand, Fayard, 2007) et le Corps bavard (Fayard, 2007). On trouvera en ligne ici son livret Le déni de grossesse (Yapaka 2007).