Les petits bréviaires de la haine

Paru dans Le Soir, le 17 octobre 2005

 

Voulez-vous briller dans les salons les plus poussiéreux ? Épater vos amis entre la poire et le fromage ? Vous faire, à vous-même, délicieusement peur ? Alors, haïssez, haïssez de plus belle!

 

Vous ferez un tabac : la haine est à la mode. Mais oui : flinguez de grands hommes – toutes disciplines confondues -, déboulonnez quelques statues, choisies quasi au hasard. On battra des mains

 

« Le journal du matin suffira toujours à me donner de mes nouvelles », disait le grand André Breton (vous savez, celui dont Houellebecq pense le plus grand mal, mais voyons…). Je l’ouvre, et j’apprends ceci, entre autres : la théorie de l’évolution, que l’on doit à Darwin, serait fort malmenée par les milieux chrétiens, en Amérique, et musulmans, en Belgique. Vous avez bien lu… Nous sommes en 2005. Au point que l’immense Christian de Duve, Prix Nobel de médecine en 1974, est requis de voler à son secours…

 

(Tiens ! Ce monsieur ne figure même pas au nombre des cent plus grands Belges de tous les temps qu’un sondage médiatico-populiste a consacrés… C’est encore plus ridicule que lamentable.)

 

Par ailleurs, j’apprends qu’un professeur d’université déclare une guerre totale aux syndicats, et à l’institution syndicale. Il n’a pas peur, le bougre. Il ne manque pas d’air. Il veut faire dans le grandiose, et laisser son nom dans l’histoire (sociale ?) de notre pays. Du temps où je « professais », on était, j’en témoigne, plus attentif au sérieux des candidatures. Mais il doit encore s’agir d’un adepte de la virulence mondaine A peu près « vers la même époque »; j’apprends encore ceci : à l’occasion d’un anniversaire, on réévalue « à la baisse » le talent de feu James Dean. En s’appuyant – courageusement – sur des déclarations de celui qui, à l’origine, le rendit célèbre : Elia Kazan, grand réalisateur mais traître professionnel (la commission MacCarthy en garde un excellent souvenir) : le reniement, il connaissait. Ce fut son fonds de commerce. Mais, attardons-nous, encore un instant, en Amérique. Pour dire tout le bien que nous pensons d’un réjouissant essai de Nicole Bucharan : « Faut-il avoir peur de l’Amérique ? » (Seuil). Ne cédant pas au manichéisme de mise, depuis un certain 11 septembre, et passant les États-Unis au peigne fin, les soumettant à une sorte de détecteur de mensonges, elle nous offre une conclusion à vrai dire inespérée : toute en (bonnes) questions et en nuances… Ouf ! on respire. Entre le « bushisme » aveugle et l’antiaméricanisme autiste, on ne sait parfois plus très bien où nouer le dialogue… Toutes dénonciations confondues, elle parie sur ce qu’il y a de meilleur, et dont l’Europe devrait vouloir profiter. Tant on se heurte, ici ou là, au mépris imbécile – ou suicidaire – de la démocratie. Merci, Tocqueville. On me dira : cela fut de tout temps. Du reste, participant à une émission discographique consacrée à Jean Sibelius, sur les antennes de Musique 3, je suis sidéré par la violence – ou le brutal silence – que ce marginal colosse suscita durant toute sa vie.

 

« Le plus mauvais compositeur de l’Histoire », a dit Leibowitz. Et l’ignoble Lucien Rebatet, se réclamant de Stravinski, assure que « c’était le plus ennuyeux des musiciens sérieux »… J’épargne à mon lecteur les jugements d’Adorno et Pierre Boulez. Il est vrai que, dans sa jeunesse, Boulez avait la gâchette facile : Berg, Bartok, Mahler ne trouvaient pas grâce à ses yeux (ses oreilles ?). Après, cela s’est plutôt arrangé : il les a tous – et très bien – « dirigés »… Comme quoi. Aujourd’hui, les sept symphonies du compositeur finlandais – grâce à son biographe Marc Vignal – sortent lumineusement d’un interminable purgatoire. Toutes les histoires (de l’art) ne finissent pas mal.

 

Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, etc.

 

Ajoutons le fameux couplet sur les goûts et les couleurs… Le problème, c’est qu’il n’est question que de cela.

 

Et que le jugement que nous portons sur les choses nous juge aussi. Il existe des détracteurs professionnels. Qui tirent plus vite que leur ombre. Il y a ceux qu’ils aiment haïr : leur grandeur leur fait de l’ombre. Malraux, Chaplin, Picasso, Cocteau, Duras sont leurs cibles favorites. Plus BHL prend des risques, plus on le conteste. C’est ainsi. La loi du genre. Les mêmes n’ont que le mot « amour » à la bouche. Mais comme le disait D.H. Lawrence, « au nom de l’amour, ils haïssent ».

 

Qui ? Ils n’ont que l’embarras du choix. Tout ce qui dépasse. Aujourd’hui, c’est le tour de Sigmund Freud… Pourquoi pas ? C’est un bon choix.

 

Un homme qui invente une façon nouvelle d’appréhender la souffrance humaine et, bien sûr, ne réussit pas toujours, pensez donc… Quelle aubaine ! On va évidemment crier à l’imposture, à l’escroquerie, au charlatanisme… On évoque les ratages, les échecs, avec acharnement et délices ; on ne comptabilise pas les succès, les sauvetages, les triomphes inespérés. On monte en épingle les déraillements, on oublie la multitude des trains qui finissent par arriver à l’heure…

 

Comme c’est noble, comme c’est grand d’écrire, dans ces conditions, un « Livre noir », rappelant les pires heures du totalitarisme. Fascisme et communisme confondus. Mais comme c’est facile, en même temps. Dostoïevski a imaginé, dans les « Karamazov », un « Grand Inquisiteur ». Aujourd’hui, il y a de petits inquisiteurs. Ils ne sont pas moins dangereux lorsqu’ils se livrent à leurs tir groupés.

 

On peut s’en prendre à la psychanalyse. Gilles Deleuze l’a fait avec Félix Guattari dans l’«Anti-Oedipe », et dans ses « Entretiens » avec Claire Parnet. Avec nuance et humour. Sans faire endosser par Freud quelques outrances de Lacan. Sans souscrire à un dossier à charge contre la philosophie qui irrigué et déborde cette « science de l’homme ». Sans participer à cette chasse aux sorcières qui accompagne toute l’histoire de la psychanalyse. Ni de l’enthousiasme mortifère que manifestent certains défroqués… On soupçonne qu’en filigrane de tout ce débat (si peu dialogique) se noue un combat implacable pour le pouvoir. Les psychanalyste et les comportementalistes que je fréquente ne croisent pas ce genre de fer.

 

Ceux qui s’en prennent à la psychanalyse ressemblent à ceux qui vilipendent la musique sérielle, ou l’art abstrait. C’est sans espoir. Rien n’est plus fort qu’un fait.

 

On pourrait se consoler en se disant que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Ce n’est hélas pas vrai. Le Livre noir de la psychanalyse constitue un petit monument à l’étroitesse d’esprit. Du genre de ceux qu’un public désabusé risque de visiter. Pour le pire. En espérant assister à l’estocade. Pour le coup, il en sera pour ses frais. Ce sacré Freud en a vu bien d’autres. Et il est toujours au travail…

 

Dernier ouvrage paru : « La violence l’amnésie », Ed. Labor.