Marier psychothérapie et magie, c’est reculer vers le précipice

 Ce texte est paru  dans  Le Soir  (27-12- 2006)

Aujourd’hui, alors que chacun sait que n’importe qui, sans formation aucune, peut se prévaloir du titre de psychothérapeute et exercer cette profession du jour au lendemain, il est très mal vu de s’en prendre aux dérives de certaines psychothérapies dont le seul sein nourricier est la pensée magique à l’état pur. Une soldatesque de prétendus défenseurs de la liberté d’expression (expurgée de ses dimensions émancipatrices), se dressera devant vous et vous insultera. Vous serez traité d’«inquisiteur», de « chasseur de sorcières »,de « stalinien », ou encore mieux de « sectateur de la secte anti-sectes».

A vous de choisir l’épithète ! Le dialogue étant par avance voué à l’échec, vous ne serez pas en mesure de faire comprendre à vos contradicteurs que le secteur de la psychothérapie « sauvage » (et nous reviendrons sur l’adjectif) est envahi par une kyrielle de charlatans dont certains entretiennent des rapports troubles avec les dimensions pécuniaires, éthiques et intellectuelles de leur art.

Avec pour conséquence immédiate et foudroyante : la destruction, chez le sujet en demande réelle de soins et capté par ces zozos « dérapeutes », de ses repères familiaux, sociaux, professionnels et autres.

De nos jours, la garde rapprochée des magiciens de l’âme et autres « Führer » de la psyché est solidement constituée. Une certaine presse, historiquement d’abord destinée à un public féminin, mais plus seulement, relaie chaleureusement les approximations miraculeuses des gourous et chantres du New Age, qu’ils s’autoproclament coaches, psychothérapeutes ou néo-chamans. A l’Université, lieu privilégié du regard critique et de la démarche scientifique, certaines facultés offrent leurs tribunes à des psys experts en trips chamaniques très lucratifs ou à des « constellateurs familiaux astrologues et alchimistes», qui font flèche de tout bois psy ou para psy pour imposer des méthodes thérapeutiques ultra déterministes et hyper autoritaires.

Des « décodeurs biologiques » prétendent lire dans l’une ou l’autre de vos « mal a dit », traduction de « maladies », un conflit non réglé dans votre enfance, votre vie intra-utérine, dans l’existence de vos aïeux, voire lors d’une de vos vies antérieures. Notons ici que l’allure très lacanienne du jeu de mot ne doit pas faire illusion ici sur la vision très « cucul-la praline » des rapports entre langage et souffrance psychosomatique. Un des nombreux papes de cette théorie fumeuse inculque même aux enfants, via des livres qui leur sont destinés que, par exemple, leur varicelle est due à leur difficulté de comprendre les changements de comportement de leur maman, car bien entendu, varicelle = « varie celle ».Et en anglais, en serbo-croate ou en swahili, cela donne quoi ? Le règne du n’importe quoi est le substrat théorique de toute thérapie sauvage, désordonnée et totalitaire.

Ces trois caractéristiques peuvent sembler contradictoires. Ce paradoxe apparent est la force réelle des psychothérapies sauvages, autrement dit émanant de psychothérapeutes formés à la « va comme je te pousse », dans le sens holistique : tout est dans tout, toutes les maladies somatiques ont une origine psychique, du simple rhume au cancer, voire au sida. Bombardé d’amour par ce type de psychothérapeute qui n’a jamais entendu parler des concepts freudiens de transfert et contre-transfert, vous serez à la merci de sa vision du monde et de sa spiritualité syncrétique lorgnant tant vers un Orient mal digéré que vers un improbable christianisme primitif ou un pseudo panthéisme des peuples premiers, les Amérindiens en particulier- car grands sont le charisme et la capacité de conviction qui se dégagent de ces prétendus thérapeutes. Plus votre détresse sera aigue, plus son assurance aura de l’emprise sur vous.

Vous serez prêt pour un grand nettoyage qui mettra à distance votre conjoint, votre famille et vos relations sociales. Sous la coupe de ce qu’il faut souvent appeler des pervers narcissiques, vous traînerez votre mal être de thérapeutes en thérapeutes (tous amis du premier) et de stages en séminaires de développement personnel (toujours animés par les mêmes).

Le trait paraît forcé ?

Non, c’est à dessein que j’ai pastiché le titre du dernier ouvrage d’Umberto Eco (« A reculons comme une écrevisse »). Sa sagacité nous met en garde contre les effets pervers de la pensée magique. Celle-ci doit son arrogant triomphalisme à sa capacité de créer un court-circuit entre la cause présumée et l’effet espéré. Exit la raison, la démarche scientifique, l ‘esprit critique ou le questionnement dubitatif !

Avec la pensée magique, tout devient affaire de foi aveugle, ce qui, en soi, n’est pas du tout condamnable, mais surtout de dépendance, ce qui l’est beaucoup plus lorsqu’on prétend aider autrui à devenir autonome. En matière de soins psychiques, il y a lieu d’être inquiet et l’association dont je suis le porte-parole, l’AVPA (Aide aux Victimes de Psychothérapeutes autoproclamés), est sans cesse confrontée à des drames humains très douloureux.

Tant que le Ministre de la Santé ne réglera pas le statut (donc la formation) des psychothérapeutes, aucun frein à la prolifération exponentielle des dérives constatées aujourd’hui ne sera envisageable.

Marc de la Croix est Maître-Assistant Haute Ecole Isell-Liège et porte-parole de l’AVPA (Aide aux Victimes de Psychothérapeutes autoproclamés)