Normaliser la torture, briser l’éthique

Ce texte, paru le 24 mars 2007 dans le The New York Times, a été traduit par Xavier Rabilloud ( Tlaxcala, le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique) 

A l’avant-garde des morts-vivants

Depuis que les aveux saisissants de Khaled Sheikh Mohammed ont été rendus publics, la consternation face à l’étendue de ses crimes demeure mêlée de doutes. Peut-on accorder foi à ses revendications ? Et s’il avait avoué plus que ce dont il s’est réellement rendu coupable, soit pour assouvir un vain désir de laisser le souvenir du grand cerveau du terrorisme, soit parce qu’il était prêt à avouer n’importe quoi pourvu que l’on cesse de le soumettre au « water boarding » ou à d’autres « techniques d’interrogation renforcée » ?

S’il y a dans cet épisode de quoi être interloqué, c’est moins du fait des aveux eux-mêmes que du fait que, pour la première fois depuis de forts longues années, la torture a été normalisée – présentée comme une chose acceptable. Ce qui a des conséquences éthiques qui devraient tous nous inquiéter.

Alors que l’éventail des crimes de M. Mohammed est à la fois horrifiant et manifeste, il nous faut remarquer que les Etats-Unis semblent incapables d’en user avec lui comme ils le feraient même avec le plus endurci des criminels. Dans le monde occidental civilisé, même le meurtrier d’enfants le plus pervers est jugé et puni. Mais aucun jugement légal ni aucune condamnation de M. Mohammed n’est plus possible à présent – aucun tribunal agissant dans le cadre des systèmes légaux occidentaux ne peut s’appuyer sur des détentions arbitraires, des aveux extorqués par la torture, ou quelqu’autre chose de ce genre. (Qui plus est – perverse ironie – ces procédés sont conformes au souhait de M. Mohammed de se voir traité en ennemi plutôt qu’en criminel.)

C’est comme si la lutte contre les terroristes, et non plus seulement les terroristes eux-mêmes, devait à présent opérer dans une zone de légalité incertaine – une « zone grise ». Nous sommes donc de fait face à des criminels « légaux » et « illégaux » : ceux qui doivent être traités selon les procédures légales (recours à des avocats, ainsi de suite), et ceux qui sont rejetés hors de la légalité, destinés aux tribunaux militaires ou à une incarcération sans terme apparent.

M. Mohammed est devenu ce que le philosophe politique italien Giorgio Agamben nomme « homo sacer » : une créature légalement morte bien que biologiquement toujours vivante. Et M. Mohammed n’est pas seul dans ce monde de limbes. Les autorités usaméricaines qui traitent les cas de ce type de détenus sont devenues un genre de complément, de reflet de cet « homo sacer » : agissant en tant que pouvoir judiciare, elles opérent dans un espace vide soutenu par la loi et pourtant soustrait à la régulation par le droit.

Certains ne voient là rien de gênant. Leur contre-argument se veut réaliste : la guerre contre le terrorisme est une guerre sale, on se trouve dans des situations où la vie de milliers de personnes peut dépendre des informations que l’on peut obtenir de nos prisonniers, alors on doit prendre des mesures radicales. Alan Dershowitz, de la harvard Law School, ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme : « Je ne suis pas en faveur de la torture, mais si l’on doit en arriver à l’utiliser, il serait sacrément préférable qu’elle soit approuvée par les tribunaux ». Eh bien, si c’est là être « honnête », je préfère m’en tenir à la plus stricte hypocrisie.

Bien-sûr, la plupart d’entre nous peut imaginer une situation particulière dans laquelle il se pourrait que l’on ait recours à la torture – peut-être pour sauver un être cher d’une souffrance imminente et indicible. Je peux me l’imaginer. Dans un tel cas, néanmoins, il est crucial  que je n’érige pas ce choix désespéré en un principe universel. Dans l’urgence brutale et inévitable du moment, je devrais simplement le faire. Mais cela ne peut devenir une norme acceptable. Je dois conserver intacte la conscience de l’horreur de mon acte. Et lorsque la torture en vient à n’être plus considérée que comme une technique supplémentaire de la lutte contre le terrorisme, toute conscience de l’horreur est perdue.

Lorsqu’au cours de la cinquième saison de la série télévisée « 24 heures », il est devenu clair que le cerveau à l’origine du complot terroriste n’était nul autre que le président lui-même, nombre d’entre nous attendait avidement de savoir si Jack Bauer appliquerait au « dirigeant du monde libre » sa technique habituelle face aux terroristes qui refusent de révéler un secret qui pourrait sauver des milliers de vies. Va-t-il torturer le président ?

La réalité a maintenant dépassé la fiction télévisuelle. Ce que la série « 24 heures » avait encore la décence de représenter comme un choix désespéré et douloureux de son héros Jack Bauer est à présent considéré comme une affaire courante – « business as usual ».

En un sens, ceux qui refusent d’encourager explicitement la torture, mais l’acceptent néanmoins comme sujet légitime de débat, sont encore plus dangereux que ceux qui s’en font clairement les avocats. La moralité n’est jamais simplement une question de conscience individuelle. Elle ne s’épanouit que lorsqu’elle est soutenue par ce que Hegel nommait « l’esprit objectif », c’est-à-dire l’ensemble de règles non écrites qui constituent l’arrière-plan de l’activité de tout individu, nous désigant ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Par exemple, un signe évident du progrès des sociétés occidentales est que nul n’a plus besoin d’y argumenter contre le viol : il est « dogmatiquement » évident pour tous qu’il est mal de violer. Si quelqu’un s’avisait de défendre la légitimité du viol, il nous semblerait si ridicule qu’il condamnerait ses propos à n’être pas écoutés plus avant. Et ce devrait être exactement la même chose en ce qui concerne la torture.

Sommes-nous conscients de ce à quoi aboutit la voie ouverte par la normalisation de la torture ? Un détail significatif des aveux de M. Mohammed nous en donne un indice. Il a été rapporté que les interrogateurs se sont soumis au « water boarding » et qu’ils n’ont été capables de supporter ce supplice que pendant 15 secondes en moyenne avant d’être prêts à avouer tout et n’importe quoi. Cependant, M. Mohammed aurait forcé leur admiration en l’endurant pendant deux minutes et demie.

Sommes-nous conscients que la dernière fois où de telles choses avaient cours dans le discours public remonte à la fin du Moyen-Age, lorsque la torture était encore un spectacle public, une façon honorable de mettre à l’épreuve un ennemi capturé, qui pouvait éventuellement s’attirer l’admiration de la foule en endurant la souffrance avec dignité ? Souhaitons-nous vraiment en revenir à ce genre d’éthique guerrière primitive ?

Voilà pourquoi, en définitive, nous sommes les principales victimes de cette «  torture au quotidien » (torture-as-usual), nous, le public bien informé. Une part précieuse de notre identité collective a été perdue irrémédiablement. Nous sommes entraînés dans un processus de corruption morale : ceux qui sont au pouvoir sont littéralement en train d’essayer de briser une part de notre colonne vertébrale éthique, pour réprimer et défaire ce que l’on peut valablement tenir pour la principale réussite de notre civilisation – l’augmentation de notre sensibilité morale spontanée.

Slavoj Zizek – de nationalité slovène – est philosophe, sociologue et psychanalyste. Il a publié de nombreux ouvrages, dont, récemment : Le sujet qui fâche », 2007 – Bienvenue dans le désert du réel », 2005 – Que veut l’Europe » ? », 2005 – Plaidoyer en faveur de l’intolérance », 2004

Texte original :  : http://www.truthout.org/docs_2006/032607P.shtml