Protéger les psychanalystes et ceux qui font appel à eux

Claudia Camarena, propos recueillis par William Bourton | Le Soir | 25-03-2006

Le ministre fédéral de la Santé, Rudy Demotte (PS) propose de réglementer le domaine de la santé mentale. Dans un avant-projet de loi polémique (Le Soir du 28 février), il propose d’habiliter trois catégories de professionnels « à exercer de façon autonome » en cette matière.

Première catégorie: les psychiatres, neuropsychiatres ou pédopsychiatres. Deuxième catégorie: les cliniciens, diplômés universitaires en psychologie, sexologie ou pédagogie cliniques. Troisième catégorie: les psychothérapeutes qui ne sont pas nécessairement universitaires, mais qui ont suivi une formation théorique complémentaire agréée et disposent d’une pratique clinique de trois ans au moins en psychothérapie. Sont concernés: les psychanalystes, logopèdes, psychomotriciens et autres conseillers conjugaux.

Estimez-vous qu’il fallait légiférer en la matière ?

Certainement. Actuellement, n’importe qui peut exercer la profession de psychanalyste. Il fallait donc l’encadrer.

Pourquoi fallait-il l’encadrer ?

Écoutez, il suffit d’entendre les réactions dans le public… Quand je parle de ma profession, je vois souvent des visages ahuris! Le public est devenu très très méfiant par rapport à la psychanalyse, précisément parce qu’il y a eu beaucoup d’abus. Et ceci parce qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de cadre de référence clair.

Certains soutiennent que l’on peut être psy sans avoir suivi une formation théorique agréée et que c’est par son travail sur soi et sur les autres que l’on acquiert son expertise…

C’est bien entendu indispensable. Mais à côté, comme pour toute science, qu’elle soit «exacte» ou «humaine», il doit y avoir des connaissances théoriques : lesquelles s’acquièrent par l’étude. Sans cela, comment voulez-vous savoir ce que le mot « guérir » veut dire dans le domaine de la médecine et ce que ce même mot veut dire dans le cadre d’une psychothérapie ? C’est parla théorie que l’on acquiert ce que l’on appelle les « signifiants ». Cela dit, si l’on n’est pas psychothérapeute parce que l’on possède un sens intuitif de la connaissance de l’autre, il est clair que l’on n’est pas psychothérapeute non plus parce qu’on a décroché un diplôme. De la même manière, on devient médecin par la pratique de la médecine, parla confrontation à la maladie et au corps humain souffrant.

Mais la psychanalyse est une discipline très très particulière !

Il est clair que l’encadrement dans une loi d’une discipline comme la psychanalyse n’est pas chose aisée. Quand vous voulez devenir médecin, vous apprenez la théorie à l’université, puis la pratique dans des stages. Mais en psychanalyse, quel stage pouvez-vous faire ?Assister à la psychanalyse effectuée par un autre ? La psychanalyse est un exercice d’intersubjectivité entre le psychanalyste et son patient. En tant qu’observateur, vous êtes hors du coup, ou alors vous devenez « tiers », vous devenez partie prenant à la psychanalyse, que vous -pouvez fausser par votre présence… Avec une matière comme la psychanalyse, qui relève du particulier, du singulier, il est très difficile de tout régler par une loi. Mais le but que doit se fixer la loi, c’est non seulement de protéger la profession, mais aussi de protéger celui qui fait appel à la profession. J’ajoute qu’en votant une loi sur une profession, on lui donne un statut.

Mais alors, concrètement, que faudrait-il inscrire dans cette loi ?

Cette loi doit indiquer quels acquis doit avoir celui qui veut exercer la profession de psychanalyste. Et dans quel cadre il doit avoir ces acquis. Dans le cadre de l’université ? Faut-il être psychologue ? Faut-il être psychiatre ? Faut-il être médecin ?… De la sorte, vous définissez ce qu’est la psychanalyse.

Quelles réponses apportezvous à ces questions ?

Selon moi, pour devenir psychanalyste, il faut une connaissance très , large de l’être humain. Soit dans le cadre médical – même s’il faut se méfier de la tendance actuelle à « tout médicaliser » – soit dans le cadre des sciences humaines. Comment pouvez-vous faire cet accompagnement qu’est la psychanalyse si vous ne connaissez pas toutes les possibilités de l’être humain, si vous ne connaissez pas les différences de culture, si vous n’avez pas vécu ce qu’est l’amour,- ce qu’est la haine ?

Claudia Camarena est psychanalysante (candidate psychanalyste), psychologue, diplômée en sciences familiale et sexuelle (UCL)