Psys et télé, les liaisons dangereuses

Christian Delahaye | Le quotidien du médecin | 08-11-2005
 

 

Les magazines à orientation psychologique comme les productions dites de téléréalité se l’arrachent : le « psy » (psychiatre, psychologue ou psychanalyste, c’est selon) semble être devenu le héros le plus récurrent des chaînes de télévision.

 

Entre ceux qui se prêtent au jeu de bonne grâce, ceux qui s’y collent tout en maugréant et ceux qui affichent une franche hostilité à l’encontre des « plateaux de l’exhibition et du voyeurisme », « le Quotidien » a mené l’enquête sur les diagnostics divers et variés que portent les psys eux-mêmes sur le grand rôle que leur fait jouer le petit écran.

 

 « LOFT STORY », sur M6, printemps 2000 : au cœur de la tourmente médiatique qui entoure cette première mouture de la téléréalité à la française, présent à la fois en coulisses et sur le plateau, tantôt isolé en cabine dans un colloque singulier filmé, tantôt assis aux côtés de l’animateur, face au public, un médecin, chef de service à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (Seine-Saint-Denis), le Dr Didier Destal. Le tollé déclenché par sa participation fut aussi immédiat que violent dans la communauté médicale. Accusé de galvauder son titre, « le psy », comme on l’appelait à l’antenne, fut traduit devant les instances ordinales (qui lui donnèrent l’absolution en catimini). Lui-même s’estima « victime du même terrorisme passionnel que celui affiché à l’encontre des jeunes gens du Loft. Mais si c’était à refaire, je renouvellerais l’expérience sans hésitation », confiait-il à l’époque au « Quotidien » (12 juillet 2001). Son argument principal ? « Ces jeunes gens se mettaient dans une situation nouvelle, inconnue, et il me semblait justifié qu’un psychiatre indépendant soit à leurs côtés. »

 

Une éthique de pacotille.
« Justifier ainsi sa présence à la télé, c’est à se tordre ! », commente Gérard Miller. « Les psys qui jouent aux psys dans les émissions de téléréalité tournent le dos à ce qui est au cœur même de leur pratique : la confidentialité, explique au « Quotidien » l’un des psys les plus présents dans les étranges lucarnes et professeur au département de psychanalyse de l’université Paris-VIII. S’ils viennent au secours de quelqu’un, c’est du producteur. C’est leur choix, mais qu’ils ne l’habillent pas d’une éthique de pacotille ! »
Lui-même très sollicité par la télé, le Dr Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste, directeur de recherche à Paris-X Nanterre, partage cette réprobation : « Destal a essuyé les plâtres en posant un énorme problème déontologique : on ne peut pas recueillir les confidences intimes d’une personne et, dans une autre séquence, venir les évoquer en plateau. Soit le psy intervient en coulisses, et il y reste, soit il est sous les projecteurs, mais il n’intervient pas par ailleurs. »
A présent que la polémique est retombée, le Dr Destal lui-même semble avoir évolué : « Ça ne m’amuserait plus aujourd’hui, assure-t-il. Admettons qu’à l’époque j’ai été pionnier dans les risques que j’ai pris. Mais je ne me sentais pas du tout exposé à la moindre transgression éthique, non plus que je ne croyais jouer le rôle d’une caution morale. J’ai ouvert la voie. Mais elle n’est pas que maléfique : mes prestations ont contribué à désacraliser le rôle du psy, à gommer son côté magique et terrifiant. Ainsi des patients ont-ils pu s’aventurer plus facilement sur le chemin du cabinet. »
Ce rapprochement entre le médecin et le patient par télé interposée n’est pas évident pour tout le monde. « Il n’est pas sûr du tout, objecte le Dr Tisseron, que le téléspectateur sera enclin à aller consulter plus volontiers si, justement, le rôle du psy est banalisé. Or, c’est ce qui se passe de plus en plus dans ces émissions : le langage de la vie intérieure, la place du désir sont passés sous silence au profit de l’image d’un psy qui est là pour rassurer en permanence, renforcer les gens sur la validité des comportements qui sont déjà les leurs. Et quand, parfois, on présente deux psys qui tiennent des discours opposés, le téléspectateur, au final, retient celui dont il se sent le plus proche. Dans ces conditions, à quoi bon se donnerait-il la peine d’aller consulter ? »
Bref, note le Dr Destal lui-même, « on a de plus en plus l’impression en regardant la télé qu’on peut faire l’économie du contexte thérapeutique. »

 

Prêt-à-porter psychologique.
Le psy à la télé serait-il réduit au rôle d’un diffuseur de prêt-à-porter psychologique ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’on assiste depuis quelques années à une dérive du genre qui fait qu’« il n’est plus permis, affirme la psychanalyste Caroline Boudet-Lefort*, d’accoler le mot psychanalyse aux émissions racoleuses de téléréalité qui inondent le petit écran, avec toujours le même programme : faire du spectacle avec des problèmes sexuels. »
« Tout l’univers pulsionnel s’y ébat, s’y débat, se projette à fleur d’écran pour s’y exhiber à fleur d’inconscient, surenchérit un autre psychanalyste, Roger Dadoun, professeur émérite à Paris VII : les trois grandes forces pulsionnelles qui gouvernent la condition humaine, pulsion sexuelle, pulsion d’emprise, pulsion de mort, y déboulent de partout, sur fond de libido, avec armes et bagages, au sens même physique des termes, c’est du lourd, et plus souvent du lourdingue. »
Par rapport à un genre qui glisse – activement et non passivement – vers le trash et le gore, certains magazines feraient figure de bluette psycho, telles les émissions de Jean-Luc Delarue (« Ça se discute » sur France 2) et Mireille Dumas (« Vie privée, vie publique » sur France 3). Directeur de la rédaction de « Ça se discute » (diffusé depuis une dizaine d’années sur France 2), Jean-Baptiste Claverie proteste de l’innocence des producteurs qui, jure-t-il au « Quotidien », ne se prennent en aucun cas pour des psys : « Le plateau de "Ça se discute" est avant tout un lieu de rencontres avec le public. Les témoins viennent s’y confier, défendre leur point de vue, partager leur expérience. Certes, c’est un lieu où la parole est libératrice pour les invités, un peu comme sur le divan d’un psy, mais CSD est avant tout un lieu où l’on écoute l’histoire des autres pour mieux comprendre la sienne ou celle de ses proches. » « Les témoins viennent par altruisme, pour aider les autres, les éclairer, leur éviter de faire les erreurs qu’ils ont faites, insiste-t-il. Et puis il y a ceux qui viennent pour eux, pour se faire du bien. »
A voir. « Il y a beaucoup de casse parmi les personnes qui viennent se livrer à l’antenne à des démarches de type "outing", note le Dr Tisseron, qui stigmatise ces confessions en pseudo direct. Pour avoir participé moi-même à de semblables enregistrements en Belgique ou en Suisse, j’ai pu observer de tout autres prises en charge des témoins. Une fois l’émission terminée, l’animateur passe une heure et demie avec eux, pour une espèce de débriefing autour d’un verre. C’est très important, car les gens sont souvent en état de choc. En France, rien de tel avec Jean-Luc Delarue. De même que l’animateur à l’oreillette apparaît comme par enchantement sur le générique début, il disparaît tel un personnage virtuel avec le générique fin. Les conséquences peuvent être graves des années après lorsque, sa vie ayant changé, le "témoin" se retrouve confronté à ces anciennes images de lui-même.
Cette casse est d’autant plus catastrophique que l’émission est entièrement fabriquée et ne montre que ce qu’elle fabrique. Mireille Dumas retient une heure sur neuf heures de tournage et Delarue une sur quatre. La télé mystifie, supprime des bafouillages ici, en ajoute là, montre des gens d’abord malheureux et, après la leçon que vient leur administrer le psy de service, ils deviennent des gens enfin heureux. C’est une grosse machine qui fabrique du juste avec du faux, manipulatrice et mystificatrice. »
« Maintenant, confirme le Dr Destal, je sais de l’intérieur comment tout cela fonctionne : des animateurs hyperprofessionnels s’appuient sur des monteurs qui gèrent les ingrédients hystéro-émotionnels. Il faut être un psy bien mégalo pour s’imaginer peser d’un poids quelconque en face d’eux. L’illusion qu’on va pouvoir toucher un vaste public et faire passer un message simple et sensé est balayées par les producteurs qui exploitent un filon : la médiatisation des personnes en souffrance comme celles qui appellent SOS-Amitié et qu’ils utilisent comme des acteurs gratuits. »
Le chef de service de Ville-Evrard, dans ces conditions, estime que le psy ne devrait s’aventurer sur les plateaux qu’avec la garantie d’un droit de regard sur le montage.
Pédopsychiatre lui aussi archisollicité par les magazines de télévision, le Pr Marcel Rufo se garde de lancer des anathèmes. Il persiste pour sa part à apprécier « l’utilité pédagogique et les vertus vulgarisatrices auprès du grand public de la télé ». Bien sûr, concède-t-il, « quand je regarde Mireille Dumas, cela m’évoque surtout des situations d’exhibitionnisme et de voyeurisme. Mais que voulez-vous, si je veux faire passer un message fort au sujet de la Maison de Solène, l’unité pour adolescents que je dirige, de quel meilleur medium puis-je disposer ? Alors, je me dis que l’exhibitionnisme est une maladie plus antique que la télé ; la télé existe. Elle est curable, elle aussi. »

 

* In « MédiaMorphoses n° 14, magazine de l’Institut national de l’audiovisuel, éditions Armand Colin, 112 pages, 13 euros.