Sans illusions

Contexte:  Ce texte a été écrit alors que Beyrouth était bombardé depuis plusieurs jours (Nde)

 Les illusions nous rendent le service de nous épargner des sentiments pénibles
et de nous permettre d’éprouver à leur place des sentiments de satisfaction.
Sigmund Freud

Cette guerre qui se déroule en Palestine et au Liban se distingue par l’innommable déchaînement de violence, par le nombre considérable de victimes et de déplacés, le déluge de bombes, le volume des destructions, le cynisme coupable des puissances mondiales ayant le pouvoir d’y mettre un terme mais qui utilisent des euphémismes insultants pour notre intelligence dans le but de permettre la poursuite de cette folie meurtrière.

Quelles que soient les justifications fournies, elles ne constituent en aucune manière des arguments convaincants. Ce que nous sommes en train de vivre, c’est un tel déchaînement de haine, c’est une libération de pulsions destructrices d’une telle brutalité qu’il faut en chercher la compréhension au-delà des explications supposées être logiques et rationnelles. Comment autrement comprendre qu’on en appelle encore à la loi du talion, qu’il y ait des clameurs qui s’élèvent pour demander que des villages entiers soient rasés avec leurs habitants ? Comment mettre des mots sensés sur le visage criblé de trous sanglants des enfants, sur des corps ensevelis sous les décombres d’un immeuble abattu par un obus ?

L’être humain passe d’abord par une première étape caractérisée par la présence d’une agressivité, d’une violence sans bornes, par des désirs féroces de meurtres, par la haine et la cruauté envers l’autre. Mais à côté de ces forces d’annihilation, il en existe d’autres, antagonistes, que sont la tendresse, l’affection, l’amour, le sentiment de culpabilité et le désir de réparer le mal causé. Au cours de son évolution, l’individu découvre que le désir d’aimer et d’être aimé, de partager et de fonder une communauté exige l’inhibition de ces forces de haine et de violence. C’est ainsi que nous parvenons à créer une civilisation où le droit prime la force, où le faible, le minoritaire se voit offrir une justice de recours.

Mais ces forces destructives ne disparaissent pas, elles demeurent à l’affût, présentes en nous parallèlement aux forces constructives. La civilisation, l’évolution individuelle ne sont rien d’autre qu’une lutte constante entre ces forces antagonistes afin qu’en définitive la vie l’emporte sur la mort, non pas uniquement la vie biologique mais une existence faite de tolérance, d’humanité et d’égalité de droits.

Les sociétés occidentales sont parvenues à fonder des institutions qui veillent avec plus ou moins de vigilance à permettre à l’état de droit de dominer et qui répriment les éruptions de la violence dans toutes ses formes. Mais ce que ces nations ne tolèrent pas pour leurs peuples, elles semblent le stimuler chez ceux qui sont « en voie de développement ».

Car qu’observe-t-on dans cette guerre ? Un état, les USA, dont le président se veut le champion des valeurs morales, inciter un autre peuple que le sien à la régression barbare et à encourager l’usage effréné, sanguinaire, de la haine destructrice, porteuse d’atroces souffrances et de mort. Plus terrible encore, nous voyons un peuple qui a subi les atrocités du génocide de la part du régime nazi se comporter, à son tour, comme s’il s’identifiait à son agresseur, avec une telle frénésie de haine et de violence, qu’elle ne peut qu’émaner d’une jouissance de cette cruauté. Quant aux autres états occidentaux, ils sont pusillanimes, plus ou moins complices, en dépit des manifestations de sympathie ou des aides qu’ils proposent.

Il en va ainsi dans notre univers : vérité en-deçà, erreur au-delà…

Tant que nous serons déterminés, au Liban comme dans tout le Moyen-Orient, par la structure confessionnelle érigée en système politique, par les chefs de hordes qui détiennent d’autrui le pouvoir et manipulent les citoyens, par les institutions placées au service des intérêts particuliers, nous serons condamnés à subir périodiquement les retours de la barbarie et de la haine, nous éloignant d’autant de la construction d’une communauté humanisée.

Beyrouth, le 5 aout 2006.