Santé mentale : les enjeux d’un colloque

Yves Depelsenaire | Le Soir | 26-04-2006

Tous les professionnels de la santé mentale sont conviés ce 26 avril par le Ministre de la Santé et des Affaires sociales à un colloque. Il y sera débattu d’un avant-projet de loi concernant l’exercice des diverses professions de ce secteur. Dans son invitation, Monsieur Demotte précise qu’il ne s’agit encore que d’un texte-martyr.

Il me permettra donc d’en questionner présupposés et conséquences, du point de vue d’un psychanalyste mais aussi d’un citoyen.    La santé mentale est aujourd’hui au centre de débats multiples, et depuis une vingtaine d’années, il est plus ou moins question de réglementer les pratiques dites psychothérapeutiques. L’accès à ces professions, les formations dont elles relèvent, leur évaluation manqueraient de transparence. Quant à la psychanalyse, elle ne mériterait guère le prestige intellectuel qui fut si longtemps le sien, et ne répondrait à aucune exigence scientifique sérieuse. A la faveur d’un affreux « vide juridique », sévirait donc une armée de charlatans, dont il conviendrait de protéger le public.

On évoque même l’ombre des sectes. Il est en vérité scandaleux de jeter ainsi le discrédit sur toute une profession. On voit le raisonnement insidieux :tout groupe qui n’applaudirait pas à une réglementation serait donc soupçonnable de sympathies sectaires. Pour ma part, je n’apprécie qu’une seule secte : celle que Michel Foucault appelait la très ancienne maçonnerie de l’érudition inutile. Quant aux autres, et d’autant plus qu’elles abuseraient de personnes en détresse, qu’on les poursuive en vertu des dispositions de loi existant en la matière. Ce n’est la faute des psychanalystes si, comme la presse l’a souligné récemment, la cellule administrative mise en place en la matière n’en a pas reçu les moyens matériels et humains.

Les associations psychanalytiques n’ont rien de sectaires. Ce sont des lieux de formation exigeante et de recherche continue. Fût-il préalablement  diplômé de psychiatrie ou de psychologie –ce que rien n’impose-, quinze ans ne sont pas de trop pour former un psychanalyste.  Dans la communauté analytique belge, existent une dizaine d’associations, dont la plupart existent depuis au moins un quart de siècle, et qui jusqu’ici, sans aucune aide de l’Etat, ont veillé attentivement à la formation de leurs membres. Entre elles, les désaccords  scientifiques sont parfois vifs. Elles ont pu cependant depuis un an se regrouper en une Fédération, la Fabep (Fédération des Associations belges de psychanalyse) qui, dans le contexte présent, entend défendre l’avenir de la psychanalyse, préserver  l’autonomie de ses associations et la liberté des formations qu’elles dispensent, tant dans leur contenu que leurs modalités. Elle entend aussi tout particulièrement défendre ce que Freud appelait la « psychanalyse laïque », soit celle pratiquée par des analystes d’autres formations de départ que médicales, paramédicales ou psychologiques. Sur ce dernier point, il faut en réalité saisir qu’il n’existe pas d’autre psychanalyse que la psychanalyse laïque. Est authentiquement psychanalyste celui qui a su se défaire de l’identification qui l’avait  d’abord conduit vers telle ou telle autre voie, aussi respectable et intéressante soit-elle par elle-même.

L’avant-projet de loi proposé reconnaît le rôle des associations, certes. Mais il leur enlève d’une main ce qu’il leur offre de l’autre, en leur imposant un lien contre-nature aux Universités ou aux hautes écoles. Dans aucun pays au monde, on ne délivre de diplôme de psychanalyse. Comment en effet l’Université pourrait-elle juger avec ses moyens d’évaluation propres d’une expérience aussi intime que la psychanalyse personnelle , qui constitue le socle incontournable de la formation analytique ? Oui, mais la formation clinique, objectera-t’on, ne relèverait-elle pas, elle, de l’enseignement universitaire, c’est-à-dire, soyons clair, des facultés de psychiatrie ou  de psycho ? Et bien non, et aujourd’hui moins que jamais. Dans la grande majorité de celles-ci, s’enseigne en effet une clinique qui tourne délibérément le dos à l’orientation analytique, voire la proscrit, au bénéfice de la médecine  neurobiologique  et du cognitivo-comportementalisme. Ce ne sont pas les psychiatres du groupe POPP (réunissant les psychiatres d’orientation psychodynamique) qui me contrediront sur ce point. Proposer l’Université comme garantie de la pratique analytique relève dans ce contexte d’une mauvaise farce. C’est la mort programmée du principe de la psychanalyse laïque.

Pour des raisons similaires, deux  autre dispositions de l’avant-projet sont hautement problématiques : la création d’un Conseil Supérieur de la Santé mentale, qui dans ses prérogatives, aurait l’élaboration de critères d’évaluation des pratiques, et celle  d’un collège des psychothérapeutes chargé de l’agréement des diverses associations et des praticiens. Dans ces deux Conseils,  l’orientation analytique sera toujours minoritaire, et donc les psychanalystes soumis à l’arbitraire légalisé de ceux qui la combattent pour asseoir  leur hégémonie. En noyant  la psychanalyse dans le fourre-tout des psychothérapies ,  et en la réduisant à une pièce parmi d’autres d’un arsenal thérapeutique,on fait en outre fi de sa spécificité. Spécificité historique : c’est d’elle que sont nées toutes les autres formes de psychothérapie par la parole. Spécificité éthique : la psychothérapie est une application possible de la psychanalyse, mais elle ne s’y réduit pas.  Elle guérit par surcroît, disait Jacques Lacan. C’est en vérité  une position modeste, respectueuse de la dimension fondamentalement humaine du symptôme. Guérit-on  pas de la condition humaine ?

Il y a une dimension politique et idéologique dans cette croisade contre la psychanalyse. Pierre Mertens le rappelait avec force dans un article sensationnel publié dans le dernier numéro de La Règle du Jeu, où il s’émouvait des mauvais procès fait à la psychanalyse. Quand on touche à celle-ci, notait-il, c’est comme quand on touche à la littérature et à son poids de joyeuse subversion. On rétorquera : Mais que va-t’il donc chercher là !  Nous ne sommes pas dans l’Argentine de Videla. On appelle seulement à des thérapies brêves, efficaces, aux résultats mesurables, quantifiables. On veut protéger le public, point final. N’en croyez rien .Skinner, le maître à penser du comportementalisme, pensait que l’homme n’est pas prêt pour la liberté. A Abou Graib, il est avéré qu’un programme inspiré de ses méthodes a été mis au point.  Et ce principe de précaution qu’on invoque en toutes circonstances aujourd’hui de façon quasi délirante, au nom duquel on prétend par exemple prévenir la délinquance dès l’âge de 36 mois par le miracle conjugué des amphétamines et du conditionnement comportemental, n’est qu’un rideau de fumées sur l’ entreprise funeste du normativisme scientiste d’ennemis de la liberté. Tel est l’horizon réel de ce colloque.

 

Yves Depelsenaire est Président de l’APCF (Association Psychanalytique de la Cause Freudienne)