Une place (d)’exception(nelle) pour la psychanalyse ?

Réaction à l’article paru dans la Libre Belgique le 8-11-06 «Laisser les mains libres à la psychanalyse »

Je souhaite réagir à cet article signé par 45 psychanalystes. En effet, si je comprends le souci de collègues de défendre la psychanalyse par crainte du danger que représenterait à leurs yeux le projet de loi du Ministre de la santé Rudy Demotte, je ne peux cependant souscrire aux arguments ni à la méthode utilisés pour ce faire et souhaite dès lors exprimer ici mon désaccord  avec ce texte. Pourquoi ?

1. Rappelons tout d’abord qu’un article grand public paru dans la presse belge n’est pas un article de la littérature spécialisée. Alors que le souhait apparent est d’informer, il entraîne la confusion chez le lecteur étranger au débat car il mélange les objets de réflexion et ne permet ni aux politiques, ni au grand public d’avoir une perception claire des enjeux.Rappelons aussi qu’effectivement, la psychanalyse en tant que telle n’est pas mentionnée dans le texte de loi, mais qu’il apparaît à sa lecture qu’elle est concernée puisque certaines des pratiques visées sont celles de psychanalystes.

2.Je ne doute personnellement pas de la place singulière de la psychanalyse qui est « la seule à avoir élaboré une théorie de l’appareil psychique » mais ma formation, mes lectures et la fréquentation régulière de mes collègues psychothérapeutes de différentes obédiences au sein de la « Plate forme de concertation des professions de santé mentale» et surtout ma pratique clinique avec les analysants m’ont amenée à écouter et entendre que d’autres voies théoriques existent, chacune bien distincte de l’autre.  La psychanalyse est une méthode de travail et de prise en charge de la souffrance psychique, la seule à avoir placé l’inconscient et la sexualité (et le transfert) a une place centrale.

Si l’être humain et en particulier le fou est « étranger à lui-même », en psychanalyse, il ne s’agit pas de le traiter par un traitement moral mais par une méthode d’exploration de la subjectivité. Contrairement à la médecine qui observe les signes et symptômes, pose un diagnostic et propose un traitement, les symptômes psychiques ne renvoient pas obligatoirement à une maladie. En effet, le patient est attaché à ses symptômes, qui ont pour lui une valeur et une fonction. Les psychanalystes ne peuvent dès lors réduire la souffrance psychique ou sociale à des troubles du comportement tels que décrits dans les différents DSM (manuel diagnostic et statistique) qui considèrent les symptômes comme des défaillances.

J’aimerais citer ici R.Gori et M.J.Del Volgo qui dans «La santé totalitaire, essai sur la médicalisation de l’existence, Ed.Denoël» écrivent : «Depuis plus d’un siècle, toutes les thérapeutiques qui se réclament de l’éclairage de la psychanalyse, à plus ou moins grande distance de sa méthode, s’inscrivent dans cette nouvelle logique qui reconnaît l’existence d’un fait psychique irréductible au médical. Quelles que soient les variantes conceptuelles et méthodologiques de cette hypothèse, demeure un principe selon lequel il y a du thérapeutique irréductible au médical » (p.216) et «Selon la réponse que l’on apporte à la question de savoir si la souffrance psychique relève ou non de la logique médicale, se trouvent conditionnées à terme les modalités de prise en charge des professionnels du soin, leur formation comme le cadre des recherches dans lequel ils s’inscrivent » (p.225)Pouvons-nous cependant considérer que nous, psychanalystes, sommes les seuls à tenir ces propos ?

3. Pourquoi demander cette place d’exception ? La psychanalyse est-elle «exceptionnelle» ? Que signifie cette demande et quels effets a-t-elle sur le lecteur? Croire que la psychanalyse est la seule à s’opposer aux techno-sciences est une erreur et témoigne d’une réelle méconnaissance des autres courants qui soutiennent la même démarche, particulièrement en Belgique. Il suffit, par exemple, de lire les textes de la Plate forme aussi d’entendre en particulier d’autres professionnels qui sont eux-aussi ouverts à nos préoccupations (médecins généralistes ou spécialistes, logopèdes, etc …).Il est aussi tout-à-fait erroné d’affirmer qu’aucune autre «psychothérapie» ne possède d’outils conceptuels sérieux et cela témoigne, je le crains, d’une sérieuse méconnaissance des autres pratiques (certains psychanalystes travaillent-ils à ce point hors du monde, en chambre ?) et surtout d’un mépris que je ne peux que déplorer. Un psychanalyste peut-il ignorer totalement les effets de son discours ?

La création de la Fédération d’associations belges de psychanalyse (FABeP) a permis que se tissent des relations soutenues entre collègues des différentes associations de psychanalyse, même si les façons d’exercer restent diverses ainsi que les modalités de formation et de reconnaissance.Au sujet du projet de loi du ministre Demotte, les avis sont loin d’être unanimes. Trois positions se dégagent actuellement : ceux qui souhaitent que les psychanalystes ne soient pas repris dans la loi, ceux qui souhaitent que le projet de loi prévoie un Collège particulier pour les psychanalystes et ceux qui soutiennent le projet de loi Demotte.Néanmoins, si les divergences au sein d’un groupe peuvent bien évidemment exister, il est important d’être conscient des effets de notre discours à l’extérieur. Ainsi, en ce qui concerne ici le rapport à la psychothérapie, nous ne pouvons feindre d’ignorer que le mépris affiché engendre l’ironie, le rejet, et en tout cas, le peu d’estime à notre égard. Est-ce cela que nous souhaitons ? Je vous renvoie d’ailleurs au texte de Jean Florence à ce propos. Ne tombons pas dans le travers dénoncé par E.Roudinesco qui écrit : «malgré leur utilité incontestable, les écoles psychanalytiques souffrent encore d’un réel discrédit en raison de leur propension au dogmatisme (Pourquoi la psychanalyse ? Ed.Fayard, p.192) J’ai pour ma part une trop grande estime pour la psychanalyse et ne souhaite pas que mes propos fassent surgir chez l’autre de telles réactions. Au contraire, la pratique psychanalytique mérite le plus grand respect.

Je considère que la spécificité de la psychanalyse se trouve dans l’acte analytique à chaque fois renouvelé dans la rencontre avec chaque analysant. C’est un travail délicat, exigeant, qui requiert une post-formation longue de plus de 10 ans, une psychanalyse personnelle, une expérience et une connaissance du champ de la psychiatrie et de la santé mentale.
Notre pratique «spécifique» ne nous autorise nullement à juger d’un regard hautain le travail effectué par des collègues qui travaillent également dans ce champ.C’est justement ce que ce projet de loi Demotte en Belgique, s’il n’est pas parfait, a de positif, c’est la reconnaissance de différentes pratiques qui effectivement coexistent déjà. Il reconnaît également les divers chemins possibles pour les personnes en difficulté psychiatrique ou souffrance psychique; que ce soit lors de consultations de différents intervenants en parallèle, dans le même temps (psychiatre, psychanalyste, travailleur social, médecin généraliste,…) ou successivement, en réaction aux aléas de la vie. Ceux qui travaillent en psychiatrie et dans le secteur ambulatoire le savent très bien.Il reconnaît également que divers cheminements sont possibles pour les «psychothérapeutes», qui ne doivent donc pas obligatoirement posséder un diplôme de psychologue ou de psychiatre, mais ceci est une autre question.

En conclusion, la psychanalyse ne se veut nullement la seule réponse possible aux malheurs du monde, et heureusement….
La psychanalyse ne peut que gagner à se confronter encore et toujours aux autres disciplines avec lesquelles elle peut entretenir des liens : la sociologie, la philosophie, la psychiatrie, les psychothérapies…

Le 19 décembre 2006