Des questions que les psychanalystes ne peuvent plus éluder

Paru dans  Le Monde, le  16 septembre 2005

 

Comment discuter de la psychanalyse ? La publication du Livre noir de la  psychanalyse pourrait être l’occasion de confrontations intéressantes.

C’est le souhait de la plupart de ceux qui y ont participé ; lesquels, par ailleurs, ne sont pas tous des partisans frénétiques des thérapies comportementales.

 

Il y a urgence à sortir des débats très abstraits quant à savoir si la psychanalyse est ou non une science ; ou des autres débats, faussement concrets, qui croient résoudre le problème en préconisant des « essais cliniques contre placebo », dont on sait pourtant qu’il est très difficile de généraliser leur méthodologie en dehors de l’étude des médicaments classiques.

 

Peut-être, peut-on procéder d’une autre façon, et s’intéresser à la manière dont la psychanalyse réagit face à des épreuves contemporaines qui appartiennent à son champ de compétence.

 

Prenons la question de l’autisme. Il faut avoir rencontré les associations de parents d’enfants autistes pour se rendre compte de la souffrance que leur a infligée le canon psychanalytique, tel qu’il a été formulé en premier lieu par Bruno Bettelheim. L’idée de la responsabilité maternelle, des « mères froides », a eu un effet dévastateur.

 

Pire, de nombreux psychanalystes pensaient que ces enfants devaient être éloignés le plus possible de leurs parents, ajoutant de la souffrance à la souffrance.

 

On ne peut certainement pas se tirer de cette affaire en se contentant de dire qu’il faut « utiliser les deux méthodes » ou des choses de ce genre. Les psychanalystes ne sont-ils pas un peu légers dans leur bilan ?

 

Prenons l’homosexualité. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), mis au point, par consensus, par les psychiatres américains, ne date pas de 1980. En 1952, une première édition en a été réalisée, sous influence psychanalytique.

 

Mais, en 1980, les psychanalystes ont perdu le contrôle de l’American Psychiatric Association (APA) au profit d’un courant dit « athéorique » qui voulait abandonner la distinction psychoses/névroses.

 

Pourquoi ont-ils perdu cette bataille ? A cause de leur position, alors majoritaire, sur la question de l’homosexualité. Les psychanalystes de l’APA se sont battus comme des enragés pour que l’homosexualité continue d’être considérée comme un trouble mental  qu’ils prétendaient, de surcroît, pouvoir guérir.

 

Les modernistes ont alors fait alliance avec les courants homosexuels militants et ont défait les psychanalystes. Certains d’entre eux ont d’ailleurs fait scission avec l’APA sur cette question. Rappelons que les congrès de l’APA ont été les premiers à être attaqués par les activistes gays.

 

Les psychiatres gays étaient, à l’époque, obligés de se regrouper dans une association clandestine. Il leur était impossible de se manifester publiquement face à des collègues psychanalystes qui les considéraient comme des malades à soigner. Le débat faisait rage pour savoir si on pouvait être homo et psy.

 

Là encore les psychanalystes de l’APA, dans leur grande majorité, étaient contre ! Quel bilan tire-t-on de cela ? Le poison ne continue-t-il pas à opérer sur des questions plus actuelles, comme le pacs ou le mariage gay ?

 

La toxicomanie a été une troisième épreuve. J’ai, au moment où le sida commençait ses ravages, participé à la création d’associations d’usagers de drogues non repentis, comme Limiter la casse. Nous préconisions, comme Act Up, de cesser de faire la guerre aux toxicos (sous prétexte de guerre aux drogues) et d’initier une politique de »réduction des risques » ; d’arrêter d’interdire la vente des seringues et de se fixer comme seul objectif l’abstinence ; enfin, de mettre des produits de substitution à la disposition des usagers.

 

A qui nous sommes-nous opposés cruellement ? Aux associations de thérapeutes spécialisés en toxicomanie, qui étaient sous le contrôle de psychanalystes. La bataille a été rude, violente même.

 

Certains utilisaient leurs entrées au ministère de la santé pour retarder la prise de mesures de sauvegarde, alors que le sida faisait des ravages. Des psychanalystes comme Charles Melman, qui nous a soutenus publiquement, ont été des exceptions. Aujourd’hui, tout le monde accepte la politique de réduction des risques. Mais quelle expérience en a-t-il été retiré ?

 

Pourquoi, chaque fois, l’affrontement avec la réalité des problèmes est-il venu du dehors de la psychanalyse  et même contre elle ? Quel a été le coût du retard ?

 

Nous sommes aujourd’hui nombreux à penser qu’il s’agit là de « pages sombres » de l’histoire récente de la psychanalyse.

 

Si l’on admet qu’une théorie se juge aux risques qu’elle est capable de prendre, aux épreuves qu’elle peut franchir en renouvelant ses questionnements, on comprendra alors notre perplexité face aux prétentions de la psychanalyse.

 

[Philippe Pignarre est éditeur, contributeur au Livre noir de la psychanalyse. ]