Après un premier cycle autour du thème « Clivages, radicalisations et démocratie« , nous préparons un second cycle sur le thème « Tenir bon »
Argumentaire
À l’initiative de quelques psychanalystes, ce séminaire tente de réfléchir au tohu-bohu du monde actuel avec l’aide de collègues d’autres disciplines.
Au cours d’un premier cycle (janvier 2025 – Juin 2026), nous avons travaillé autour du thème « Clivages, radicalisations et démocratie ». Mais l’actualité nous a bousculés : depuis lors, aux régimes totalitaires qui s’affirment et aux actions de Poutine, se sont ajoutées celles de Trump et la montée des extrêmes droites en Europe. Ce qui tenait vaille que vaille se trouve désormais fragilisé, au point de provoquer une forme de sidération collective.
Comment alors sortir de l’immobilisme ou du repli sur soi ? Quelle position tenir ? À quelle geste se raccrocher ? Quels actes poser ?
Lors d’un l’invasion de l’Ukraine, on aurait pu s’attendre à ce que Volodymyr Zelensky accepte d’être exfiltré pour sa sécurité. Il n’en fut rien. La nuit du 25 février 2022, il apparaît en vidéo dans les rues de Kiev. Son message est bref : Nous sommes là.
« Bonsoir à tous. Le chef du gouvernement est là. Le chef de cabinet est là. Le Premier ministre Shmyhal est là. Le conseiller Podolyak est là. Le président est là. Nous sommes tous là. Nos soldats sont là. Nos citoyens sont là. Nous sommes tous là pour défendre notre indépendance, notre pays, et rien ne pourra changer ça. Gloire aux hommes et aux femmes qui nous défendent. Gloire à l’Ukraine. »
À côté des actes de courage qui s’inscrivent dans la grande Histoire, il existe aussi des persistances plus discrètes, presque invisibles. Entre la figure politique qui refuse de fuir sous les bombes et nos vies ordinaires, il y a un fil rouge : celui d’une présence résolue.
Il est des acteurs du quotidien, des passeurs, des artisans du lien et du soin qui, par leur refus de céder sur leur éthique ou leur métier, empêchent notre monde commun de s’effondrer. Ce séminaire souhaite simplement leur faire une place.
À partir de leurs expériences de terrain, il s’agit de nous interroger : où sommes-nous aujourd’hui ? Dans nos quotidiens, comment préserver les espaces d’intimité, maintenir la loi commune, tresser le lien et se refuser aux dérives du langage ? Comment, en somme, tenir bon ? Telles sont les questions que nous souhaitons mettre au travail.
Organisation pratique
Avant la séance :
- L’invité(e) rédige un texte personnel de 5 à 10 pages à partir d’une situation vécue, d’une crise de terrain ou d’un souvenir professionnel : « Dites-nous ce qui vous a permis de tenir bon ».
- Les participants reçoivent et lisent le texte.
Lors de la séance (en visioconférence – 20h30-22h) :
- Entretien avec l’invité(e) à partir de son récit.
- Échange croisé avec les organisateurs et le public
.Au bout d’une vingtaine de séances, l’ensemble des contributions écrites est publié sous la forme d’un livre collectif.
Le séminaire est gratuit, sur inscription seminaire_AT_squiggle.be. Les personnes inscrites au premier cycle sont automatiquement informées des séances.
Déclinaisons du thème
Le thème principal « Tenir bon » est chaque fois décliné en fonction d’une pratique, d’un terrain. Sont repris ci-dessous les thèmes retenus pour l’exploration du cycle. Personne n’a encore été contacté à ce jour, nous explorons.
Axe I : Penser et agir en situations extrêmes
Question 1 : Philosopher sous les bombes — Tenir en situation de guerre : Quand tout s’effondre autour de soi, continuer à penser est déjà un acte de résistance. Comment la pensée fait-elle rempart à la destruction physique et psychique ?
Question 2 : Tenir sa ligne sur les terrains de l’impossible : Comment maintenir un discours vrai et une rigueur éthique ou scientifique dans un monde saturé de climatoscepticisme et d’opportunisme politique ?
Axe II : Le soin et l’institution en résistance
Question 3 : La parole clinique contre la sidération : Ce que la clinique psychanalytique et le soin psychique quotidien opposent au désarroi démocratique et à la déshumanisation des services publics.
Question 4 : Résister au managérialisme soignant — La fabrique des servitudes : Comment préserver l’acte singulier de soigner face à la standardisation et à la gestion purement comptable du vivant ?
Question 5 : Tenir debout dans un système en crise (La voix du terrain) : Comment le soignant ou le travailleur social évite-t-il le burn-out et maintient-il l’éthique du « care » quand l’hôpital public vacille ?
Axe III : L’école, la transmission et la résistance ordinaire
Question 6 : Tenir la classe — L’école comme espace tiers irremplaçable : Comment préserver l’école comme lieu de transmission culturelle et de loi commune, à l’écart de la rue et de la sphère familiale ?
Question 7 : Le quotidien de l’école publique comme acte politique : Comment maintenir l’égalité et la justice sociale au quotidien dans les quartiers populaires ?
Question 8 : Faire du lien le véritable « métier » des philosophes : Comment la philosophie peut-elle redescendre dans l’arène de la transmission scolaire pour retisser le commun ?
Axe IV : Langage, information et vérités sous pression
Question 9 : Se refuser aux dérives du langage — Combattre la propagande : Comment nommer le réel et résiste à la novlangue de l’immédiat lorsque le mot devient une arme de division ?
Question 10 : Tenir sa pensée dans le flux — L’espace public numérique : Comment supporter le désaccord et préserver sa capacité de jugement face à l’immédiateté toxique des réseaux sociaux ?
Question 11 : Dire le vrai — Le journalisme de terrain face à la post-vérité : Comment continuer à documenter le réel sans céder à la dictature du clic et des fake news ?
Axe V : Justice, tiercéité et garanties démocratiques
Question 12 : La scène judiciaire à l’épreuve — La figure du tiers en procès : Comment préserver l’indépendance de la justice et la place du rituel tiers face aux passions politiques ou médiatiques ? Comment penser la responsabilité et la légitimité du juge dans une démocratie en tension ?
Question 13 : Crises, normes et libertés — L’arbitrage de l’exception : Comment les mesures d’exception face aux crises (sécuritaires, sanitaires) redéfinissent-elles le droit commun ? Comment négocier l’équilibre entre impératif de protection collective et libertés publiques ?
Axe VI : Retisser le commun et réinventer la démocratie lente
Question 14 : La démocratie sans citoyens — Le commun politique local : Comment préserver l’espace démocratique et la délibération publique locale quand les citoyens se détachent du politique ?
Question 15 : Le municipalisme et la démocratie de rue : De l’activisme citoyen à la gestion des mairies, comment expérimenter concrètement de nouvelles formes de pouvoir partagé ?
Question 16 : Ralentir le débat — Éthique de la délibération contre la haine : Que peut opposer la délibération pacifiée et argumentée à l’invective et à l’accélération politique ?
Question 17 : Tresser le commun — Sociologie du lien social : Face aux forces centrifuges de la polarisation et de l’individualisme, qu’est-ce qui fait encore « tenir » le lien social élémentaire ?
Axe VII : Habiter les marges et protéger l’espace du dedans
Question 18 : Habiter autrement — Nouvelles formes de l’habitat partagé : Quelles formes d’auto-organisation inventer face à la crise du logement et à l’isolement ? Comment l’habiter alternatif — des cabanes de fortune aux expériences de co-living et de coopératives citoyennes — devient-il un espace de réappropriation du commun et de reconstruction du lien ?
Question 19 : Retrouver les places publiques — L’espace physique de la rencontre : Comment l’aménagement de l’espace urbain conditionne-t-il anthropologiquement notre capacité à faire société ?
Question 20 : Préserver l’espace du dedans — L’intimité comme résistance : Pourquoi la vie privée et le secret ne sont pas un luxe ou un repli individualiste, mais la condition même de la pensée libre ?
Axe VIII : Nouveaux territoires de la résistance ordinaire
Question 21 : Tenir face au ressac féministe (Le backlash) : Comment préserver et faire avancer les droits des femmes et des minorités sexuelles dans un climat de polarisation culturelle intense ?
Question 22 : Tenir la jeunesse — Précarité, isolement et désirs d’avenir : Comment la jeunesse étudiante et populaire résiste-t-elle au déclassement économique et à l’isolement social post-crises ?
Question 23 : Tenir la terre — Souveraineté alimentaire et écologie paysanne : Comment les petits exploitants et les néo-ruraux résistent-ils à l’agro-industrie pour maintenir une agriculture à taille humaine ?
Question 24 : Tenir la mémoire ouvrière et populaire : Pourquoi la mémoire des luttes passées et des savoir-faire ouvriers est-elle un rempart contre le sentiment d’obsolescence et de dépossession culturelle ?
Question 25 : Résister par le sport populaire et inclusif : Comment le milieu associatif sportif et populaire fait-il barrage à la ségrégation sociale et à la dérive commerciale du sport pour créer de la fraternité physique ?
Vraisemblablement d’autres questions émergeront au fur et à mesure du travail, tandis que certaines seront abandonnées.
Psychanalyse dans la cité : Tenir bon
Quelques mots sur le pourquoi des psychanalystes face à ces thèmes ?
La psychanalyse n’est pas une discipline parmi d’autres dans ce séminaire — elle en est le point de départ et l’horizon. Non pas parce que les psychanalystes auraient une réponse là où les philosophes, juristes ou sociologues n’en auraient pas, mais parce qu’ils apportent une question que les autres disciplines posent rarement : que se passe-t-il à l’intérieur de quelqu’un qui tient — ou qui ne tient plus ?
La clinique psychanalytique est une pratique de la résistance ordinaire. Chaque séance, le clinicien tient un espace — de parole, de pensée, de présence — contre les forces qui tendent à le réduire : la pression du symptôme, la demande de l’autre, la tentation du sens facile. Ce que le psychanalyste fait dans son cabinet ressemble, à une échelle intime, à ce que Zelensky a fait dans les rues de Kiev : il reste, il parle, il maintient un espace tiers où quelque chose peut se dire.
Ce que la psychanalyse ajoute à la réflexion politique
Les sciences humaines décrivent et analysent les phénomènes de clivage, de radicalisation, de montée des extrêmes. Elles le font bien. Mais elles peinent souvent à rendre compte de ce qui se joue sous les comportements : les moteurs inconscients de l’adhésion à des discours totalitaires, la jouissance dans la haine de l’autre, le vertige de l’effacement de la tiercéité, la sidération comme réponse au réel insupportable.
La psychanalyse nomme ces phénomènes depuis l’intérieur. Elle sait, depuis Freud, que les foules ne sont pas irrationnelles — elles obéissent à une logique, celle du fantasme, de l’idéal du moi, du besoin de meneur. Elle sait que la démocratie, comme la névrose, est un compromis fragile et précieux — une façon de gérer des conflits sans les nier, de vivre avec l’autre sans le détruire. Et elle sait ce que coûte psychiquement de tenir une position quand tout pousse à l’abandon ou à la capitulation.
« Tenir bon » comme question psychanalytique
Tenir bon n’est pas une posture héroïque. C’est d’abord une question clinique : qu’est-ce qui permet à un sujet de ne pas céder sur son désir ? Qu’est-ce qui fait que certains résistent là où d’autres s’effondrent ou se soumettent — non par lâcheté, mais parce que les ressources symboliques leur ont manqué ?
La psychanalyse a des réponses à cela — partielles, toujours singulières — qui ne relèvent ni du courage moral ni de la vertu civique, mais de ce qui se noue très tôt entre un sujet et le langage, entre un enfant et la loi, entre un être et ce qui lui donne une place dans le monde. C’est pourquoi des psychanalystes ont quelque chose à dire – mais aussi à apprendre – sur Zelensky, sur le juge qui résiste, sur l’enseignant qui tient sa classe, sur le soignant qui préserve la parole singulière — non pour les analyser à distance, mais pour penser avec eux ce qui les tient debout.
Coordination du séminaire : Vincent Magos

