Du nécessaire naufrage du moi

Paru initialement dans Le Monde le 24 mai 2007

Dans le monde qui nous entoure, nous nous trouvons toujours, consciemment du moins, « en pays de connaissance » ; les objets, les êtres que nous percevons sont délimités et répertoriés. Nous savons que ceci est un arbre, que c’est Jean, ou à tout le moins « un homme », qui vient à notre rencontre, etc. L’expérience est rare, et toujours troublante, de se trouver en présence de l’innommable, d’une somme brute de sensations radicalement étranges, c’est-à-dire étrangères à notre univers de choses nommées. Le cauchemar parfois affronte cet insensé, et, angoissés, nous nous hâtons d’en sortir.

Ce que nous ignorons, pour notre tranquillité, c’est qu’une telle échappée est de tous les instants, que toute perception procède d’un instant « premier » où la rencontre est sensation brute, remous de lignes, de couleurs, de sons, qui se saisit de nous et dont nous participons « avant » de nous en distinguer en distinguant l’objet. A tout instant survit en nous le tout petit enfant affronté pour la première fois à un monde de sensations dont il n’est pas distinct.

Le moi n’existe – n’ek-siste – pas d’emblée, c’est l’environnement humain, parlant, qui permettra cette distinction. Cet originaire est de tous les moments, présence pure avant d’être re-présentation, c’est lui qui donne aux choses cette légère vacillation, cet infime trouble dans leurs contours qui survit à leur délimitation. Merleau-Ponty dans ses derniers travaux cherchait à préciser – mais est-ce possible ? – cet état premier de l’être au monde, ce creuset de l’origine, il le nommait perception « sauvage », ou « verticale ».

L’écriture de fiction, si elle a vocation d’affronter le lecteur, tel un homme neuf, à un monde neuf jamais éprouvé jusque-là, si elle se veut créatrice de nouveau, doit retrouver par quelque opération ce moment de naissance conjointe du moi et des objets : opération d’autant plus énigmatique qu’elle s’effectue sur et dans des mots, stade le plus achevé, le plus consolidé, des représentations. Retrouver dans les mots la présence brute, c’est se porter en cette aube où le monde et les objets émergent dans le sensible, et y porter dans le même mouvement le lecteur. Non pas les lui désigner – mais le faire naître avec eux. Ce sous-bois où le récit s’aventure : que l’humidité, le silence, la pénombre qui y règnent exsudent des mots qui se décalent de leur réification lexicale, et que, dans leur décalage même infime, ils soient porteurs de l’énigme du présent et y déportent le lecteur.

Car nous sommes nous-mêmes des mots, des signes, arrêtant sur l’image notre être dans les yeux des autres comme en les nôtres. Faire accéder au défaut du mot, au léger flou, au halo de trouble qui le nimbe, c’est faire fugitivement défaillir le moi, et laisser place à ce rapport éblouissant entre je et le réel. Moment fugitif, évanescent, mais moment de tous les moments, et dont on ne s’échappe pas identique ni intact.

Lorsque j’ai écrit mon premier roman, j’ai fait une expérience singulière. A la lecture du manuscrit apparaissait, en un point précis, un regrettable changement de ton. Ce constat rejoignait un sentiment éprouvé lors de l’écriture : jusque-là, j’avais écrit « tiré » par mes personnages, accompagnant leur chemin bien plus que je ne l’inventais. Je naissais écrivant avec eux cheminant. A partir de ce point d’inflexion, j’étais sorti de cette co-existence, de cette co-naissance (Claudel), j’étais devenu besogneux, je fabriquais. J’ai remis l’ouvrage en chantier, je me suis glissé à nouveau dans l’espace initial, et je me suis aperçu que j’avais évité, en m’évadant, le destin tragique dont l’histoire portait en elle-même la nécessité. J’avais cru pouvoir tromper la mort qui attendait au bout du chemin.

CHANGEMENT DE TON

Il en va ainsi de tous les moments, de tous les niveaux d’écriture : qu’il s’agisse du mot ou de la phrase, des événements ou des situations. Le mot, par exemple : on le cherche, la plume s’arrête en suspens au-dessus du papier. En voici un qui voudrait s’imposer, qui serait bien venu, élégant, accordé à ce qui l’entoure. Qu’est-ce qui fait qu’on hésite à l’écrire ? Ou que, l’ayant écrit, on le rature ? A quelle aune se mesure, à quelle référence s’éprouve que ce n’est pas « ça », même si ou peut-être justement parce que ce serait trop bien ça ? Où va-t-on chercher ce sentiment de nécessité d’un écart, d’un espace où une vie inconnue mais en souffrance pourrait respirer ?

Il y a une défaite, une déroute du moi, requises pour accueillir enfin un mot qui n’est pas le « beau » mot cherché, mais qui porte le frémissement de la vie, qui n’est pas réponse mais appel à d’autres mots. Un mot vivant, c’est-à-dire voilé de cette légère incertitude, marqué de cette imperceptible rugosité qui le fait messager de l’étranger. Qui participe d’une chorégraphie inconnue à laquelle « moi » n’assiste pas, mais dans laquelle « je », lui aussi, danse.

Il se trouve que je suis écrivain et psychanalyste. Il me faut préciser ce « et ». Je ne suis pas psychanalyste parallèlement à mon travail d’écriture. Dans l’écoute, c’est du même naufrage du moi qu’il s’agit au moment où, lassé de la répétition, exténué d’avoir compris et de n’en rien pouvoir faire, « moi » baisse les bras et laisse enfin place à « je » qui me surprend, me scandalise parfois, et dont pourtant la voix s’échappe de moi, si j’ose ne pas la retenir. Cela s’appelle : l’interprétation. Alors peut s’entendre, « s’entre-entendre » comme on dit s’entrapercevoir, ce qui restait en souffrance, que je ne connais qu’au moment et du fait de ma profération, et que celui qui parle s’exténuait, lui, à tenter de dire en le masquant sans cesse.

Nous avons à apprendre des peintres. De Cézanne, le « primitif d’un art nouveau » : acharné, une vie durant, à « réaliser ses sensations » : à porter dans le réel ces remous intimes, couleurs, ombres, mouvements, dont l’âme s’émeut lorsque, tel l’enfant au premier jour, elle participe sans s’en séparer du monde où elle baigne. Comme celui qui écrit, et dont la plume reste en suspens en attente de la venue en lui du mot nécessaire, il pouvait rester de longues heures devant le motif sans poser une touche sur la toile. « Parce que je ne suis plus innocent », disait-il.

Ce qui naît de cette palpation de l’intime, ce sont des objets du monde qui tout juste s’en détachent, sont en train de s’en détacher, et la vibration de leur naissance, ces entours où ils ne se distinguent pas encore vraiment du tout, c’est ce que Merleau-Ponty nommait « le doute de Cézanne ». Et que les « moi » affolés d’être ainsi conviés à disparaître pour renaître avec des pommes vivantes (une immobilité vive, still life) traduisaient : il ne sait pas peindre !

Mais celui qui écrit a affaire à des mots, que la langue verrouille bien plus fermement. Il lui faut faire défaillir la langue comme il défaille lui-même dans la langue. Ecrire, c’est, pour créer, détruire, c’est côtoyer ce que Freud a nommé « pulsion de mort », dévers extrême des pulsions de vie, et cela ne se fait pas sans crainte et tremblement. Mais c’est le prix à payer pour que « je » prenne, fugitivement, la parole.

François Gantheret est écrivain et psychanalyste. Dernier ouvrage paru : Comme le murmure d’un ruisseau (Gallimard, 2006).