Faut-il en finir avec la psychanalyse ?

Ursula Gauthier| Le Nouvel Observateur| 01-09-2005

Un livre-événement relance la guerre entre pro et anti

Efficacité des thérapies, sérieux de la théorie: dans «le Livre noir de la psychanalyse», médecins, psys et historiens tirent à boulets rouges sur Freud et ses héritiers. Ursula Gauthier a étudié leurs arguments et interrogé les protagonistes des deux camps. Les enjeux d’un débat passionné
 

Ce matin-là, devant son fax, Frederick Crews découvrait, éberlué, les messages que son journal lui avait faxés, si nombreux que la bande de papier imprimé avait dégringolé l’escalier et s’était amassée à l’étage inférieur! Une explosion inouïe de fureur et d’angoisse, déclenchée par l’article qu’il venait de publier dans la «New York Review of Books», magazine emblématique de l’élite «libérale», c’est-à-dire de gauche, aux Etats-Unis. Intitulé «Freud inconnu», le papier faisait la synthèse de vingt années de travaux d’historiens, et concluait que Freud n’était pas le savant solitaire confronté à la jalousie et à la bêtise, le libre-penseur intègre et intrépide que dépeignent ses hagiographes. Quant aux spectaculaires «découvertes» – l’inconscient, le refoulement, le transfert, les pulsions sexuelles infantiles, etc. – arrachées grâce à son héroïque autoanalyse aux gouffres du psychisme, elles provenaient d’emprunts silencieux habilement maquillés en intuitions fulgurantes. Les abonnés de la «New York Review» hurlaient au sacrilège. Mais ce qui les chagrinait le plus, c’est que Crews, le professeur de Berkeley, le grand intellectuel engagé comme il en existe si peu aux Etats-Unis, se soit fait l’avocat d’une entreprise aussi «rétrograde».

C’était en 1993, les Freud wars qui couvaient dans les universités éclataient au grand jour. Depuis, les publications de ceux qu’on appelle les Freud scholars se sont multipliées, et on ne compte plus les coups de canif ou de massue assénés à la statue du Commandeur. Pour les philosophes des sciences, la cause est entendue: la psychanalyse n’est pas une science, quoi qu’en ait dit son fondateur. Elle sert même dans leurs débats d’exemple type de ce qu’ils appellent une pseudo-science – une «métaphysique», dit charitablement Karl Popper, le grand maître de l’épistémologie. Aux Etats-Unis, ces controverses ont eu un effet indirect mais massif: en quelques années, le freudisme a totalement disparu des programmes en psychiatrie ou en psychologie. Ce sont les facs de littérature et de philosophie qui entretiennent le feu sacré. Malgré son aura de militant anti-guerre du Vietnam et d’Irak, Frederick Crews est régulièrement traité de réac, accusé de pactiser avec les fascistes… «Il semble que la psychanalyse, comme tout groupe fondé sur l’idéologie ou la foi, soit allergique à la critique», fait-il remarquer.

Les héritiers de Freud se montreront-ils plus ouverts à la contestation, aujourd’hui que paraît en France, fille aînée du freudisme, «le Livre noir de la psychanalyse»? A n’en pas douter, le choc sera rude. Car cette impressionnante somme, œuvre d’une quarantaine de spécialistes parmi les plus éminents, met pour la première fois à la portée du public français le grand inventaire du freudisme mené depuis trente-cinq ans dans les pays anglo-saxons. «Nous avons adopté plusieurs approches, souligne l’éditrice Catherine Meyer, thérapeutique, historique, épistémologique, philosophique, etc., pour montrer les impasses et les dérives d’un dogme, mais aussi les alternatives disponibles: il y a une vie après Freud. Pour ma génération, qui se disait enfant de Marx et de Freud, c’est un tournant.» L’irruption des neurosciences et des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) a brisé le monopole de la psychanalyse, conçue comme l’alpha et l’oméga de la connaissance de soi. «Freud disait: la psychanalyse est comme le Dieu de l’Ancien Testament, elle n’admet pas l’existence d’autres dieux, rappelle-t-elle. Ce monothéisme-là ne me paraît pas très sain.»

Le philosophe et historien Mikkel Borch-Jacobsen (1) a longtemps gravité dans les cercles lacaniens. «J’ai fini par comprendre que Lacan ne faisait que resservir aux intellectuels leurs propres schémas philosophiques. Il y avait tromperie sur la marchandise.» Nommé professeur à l’Université de Washington, il découvre Henri Ellenberger (2) et son fascinant décryptage de la «légende freudienne». Tous les Freud scholars se réclament de cet éblouissant érudit, de son effort pour replacer la saga de l’inconscient dans un contexte historique auquel elle doit bien plus que ne le laisse entendre la vulgate. Tous saluent sa passion pour l’enquête historico-policière qui lui a permis d’identifier la fameuse Anna O., la patiente que Freud qualifiait de «paradigmatique», et du même coup de dévoiler l’étendue des compromis avec la vérité qui entache l’entreprise freudienne. Dans le sillage d’Ellenberger, ils sont tous devenus des limiers du document, des chasseurs d’archives, réussissant à contourner les solides défenses érigées par Anna Freud autour du colossal fonds déposé à la bibliothèque du Congrès à Washington. Longtemps réservés aux seuls chercheurs«amis», les Freud papers s’ouvrent petit à petit – la date ultime de déclassification étant tout de même fixée à 2057. Des correspondances, des manuscrits, des carnets de notes restent inaccessibles. Dans ces conditions, le moindre élément arraché à cet iceberg soigneusement occulté donne des frissons à toute la bande des «érudits» de Freud.

Les psychanalystes français, quant à eux, minimisent ces révélations. Les cas litigieux sont repérés depuis longtemps, affirment-ils: erreurs, imprécisions, voire fautes mineures ne sont pas de nature à remettre en question la discipline. La plupart des faiblesses mises en avant dans le «Livre noir» remontent au Freud d’avant Freud, à la période qui a précédé la mise au point de l’outil psychanalytique, martèle l’historien et psychanalyste Alain de Mijolla. Borch-Jacobsen objecte: «La publication non expurgée d’une correspondance capitale, celle de Freud avec Fliess (toujours pas traduite en français depuis 1985!), a démontré une fois pour toutes que le récit officiel de la fondation de la doctrine, y compris la fameuse "autoanalyse" de Freud, est fabriqué de A à Z. Comment peut-on continuer à y ajouter foi?»

En France, malgré le sortilège du lacanisme, de grands esprits se sont montrés sceptiques, à commencer par Sartre, qui reprochait à l’inconscient freudien son parti pris étroitement déterministe évacuant toute pensée de la liberté. Dans «l’Anti-Œdipe», Deleuze fait une critique bien plus dévastatrice de cet inconscient réduit à «des ratés, des conflits imbéciles, des compromis débiles», qu’il oppose à la souveraine beauté du désir. A la fin de l’«Histoire de la sexualité», Foucault conclut que, loin d’avoir libéré la parole sur le sexe, Freud a au contraire perpétué un discours de pouvoir sur le sexe. Aujourd’hui, la fronde philosophique connaît une nouvelle flambée à la faveur des débats sur le pacs et l’homoparentalité. Fidèles à leur conception de «l’ordre symbolique», la plupart des analystes interrogés par les médias n’ont pas hésité à s’aligner, une fois n’est pas coutume, sur des positions conservatrices. Refusant toujours l’accès du métier d’analyste aux candidats homos, la psychanalyse française doit compter avec l’hostilité du militantisme gay. Dans son dernier livre, Didier Eribon (3) lui inflige un nouveau coup de griffe: en analysant le subtil antifreudisme de Barthes dans «Fragments d’un discours amoureux», il conclut que la psychanalyse «est fondamentalement incapable de penser l’amour».

Dos au mur, les héritiers de la «doctrine reine» font feu de tout bois: «Attention! Ils veulent détruire la psychanalyse, et avec elle le dernier refuge du sujet libre. Ils veulent livrer les âmes aux psys en blouse blanche pour un gavage chimique, ou un formatage à coups de conditionnement», dénonce la frange dure des freudiens. Dans le collimateur, les techniques des TCC, accusées de traiter les patients comme des «rats de laboratoire» et de chercher à les «adapter de force à la société répressive». Seule la psychanalyse serait capable d’atteindre le nœud profond de chaque être, alors que les autres approches ne s’attaquent qu’aux symptômes apparents. D’autres analystes, parmi les plus prestigieux comme Daniel Widlöcher, président de l’Association psychanalytique internationale (la maison mère fondée par Freud en 1910), reconnaissent néanmoins la validité de ces méthodes et appellent à une cohabitation raisonnée. Mais l’apocalypse selon Pavlov continue d’être prise très au sérieux dans les facultés de psychologie clinique qui ont mis la bible freudienne au cœur des programmes. Dans la moitié de ces facs, les futurs cliniciens, qui représentent tout de même la colonne vertébrale des soins psychothérapiques, reçoivent une formation exclusivement analytique, dénoncent les non-freudiens, alors même que le code de déontologie exige la diversité des perspectives théoriques et l’accès aux connaissances récentes. La bataille fait rage pour l’attribution des postes d’enseignants, enrôlant parfois les étudiants. «La plupart sont persuadés que la psychanalyse est le seul vrai traitement de la souffrance psychique, et le seul soin "éthique", raconte un enseignant. Pour eux, les améliorations obtenues par toutes les autres approches ne peuvent être que superficielles.»

Pour comprendre comment les psychanalystes en sont venus à tirer gloire de la faible efficacité de leur discipline, il faut relire le dernier article technique de Freud, écrit en 1937, «Analyse terminable et interminable», où il reconnaît explicitement l’échec de sa méthode et qualifie la psychanalyse de «métier impossible». «Mais les analystes se glorifient de le pratiquer malgré tout, explique la philosophe Isabelle Stengers. Pour eux, la psychanalyse reste le nec plus ultra parce qu’elle sait ce que les autres thérapies ignorent.» Quoi? «Que les cures sont interminables et qu’elles se soldent la plupart du temps par un échec. La grandeur de la psychanalyse est de ne pas se satisfaire de fausses guérisons.»

De là à qualifier de fausses toutes les guérisons, il y a un pas que certains psychanalystes sautent allègrement – suscitant les protestations de plus en plus vigoureuses des malades. Dans une lettre ouverte à tous les professeurs de psychologie de France, Christophe Demonfaucon, président de l’association Aftoc (4), leur rappelle le devoir de former des soignants compétents. «La psychanalyse n’est pas du tout armée face aux troubles psychiatriques graves comme certains TOC, et pourtant ses partisans barrent la route aux méthodes efficaces», accuse-t-il. Résultat, la pénurie de personnel est telle qu’une poignée d’hôpitaux seulement disposent d’équipes opératoires. Même exaspération chez les parents d’enfants autistes. Quatre associations viennent de saisir le Comité national d’Ethique, accusant la psychiatrie psychanalytique de s’accrocher à des traitements obsolètes là où les méthodes des TCC ont fait leurs preuves.
Jean Cottraux (5), psychiatre des hôpitaux, a créé en 1980 à l’université de Lyon le premier diplôme universitaire de TCC, qui forme chaque année 120 praticiens. Les chiffres du ministère de la Santé, qui signalent 70% environ de psychanalystes chez les psychiatres, sont le reflet de la domination passée du freudisme, explique-t-il: «Alors que dans ma génération tout le monde faisait une analyse, aujourd’hui la majorité des jeunes psychiatres n’est pas passée par le divan. S’ils veulent se former à la psychothérapie, c’est généralement vers les TCC qu’ils se tournent.» Efficacité oblige.

Il ne faudrait pourtant pas se hâter de tirer le rideau sur l’aventure freudienne en psychiatrie. Samir Tilikete, 40 ans, psychiatre formé aux TCC, suit une analyse depuis plusieurs années parce qu’il ne veut pas «passer à côté de ça». Il fait partie de cette génération qui a bénéficié des avancées de la biogénétique, de la neurobiologie, de l’imagerie cérébrale. Sans rien céder de leurs exigences scientifiques, Tilikete et ses amis intègrent de plus en plus la psychanalyse dans leur pratique, à titre complémentaire, et parce qu’ils y trouvent un modèle «plus intelligible et moins desséchant» que les approches de pointe. Mais ce curieux «retour à Freud», qui reste après tout un des grands penseurs du siècle dernier, s’opère à leurs conditions: ils ne s’inscrivent à aucune société psychanalytique – dont ils prédisent l’effondrement imminent pour cause d’orthodoxie sclérosante; ils ne se soumettent à aucune analyse didactique; ne reconnaissent l’autorité incontestée d’aucun superviseur; et ne comptent respecter aucune doctrine a priori.

Est-ce encore de la psychanalyse? Les vieux routiers du freudisme en douteront. Mais si la psychanalyse ne veut pas se voir réduite à une méthode mi-philosophique mi-mythologique de développement personnel, si elle veut conserver un regard sur la psychiatrie, elle devra peut-être renoncer à son héréditaire complexe de supériorité.

(1) «Lacan, le maître absolu », Flammarion, 1999 ; «Folies à plusieurs», Les Empêcheurs de penser en rond, 2002.
(2) «Histoire de la découverte de l’inconscient», Fayard, 1994. (3) «Echapper à la psychanalyse», Léo Scheer, 2005. (4) www.aftoc.fr.st (5) «Les Visiteurs du soi», Odile Jacob, 2004.