Honni soit qui refoule !

Sophie Carquain | Madame Figaro| 23-11-2005

Le divan est devenu notre refuge, le lieu où l’on prend le temps de parler, de pleurer. Dans notre société en perte de repères, avide de recettes de bonheur, on attend beaucoup des psys. Mais peuvent-ils tout guérir ? Analyse.

 

Il est loin le temps où l’on rasait les murs pour se rendre sur le divan et où l’on préférait prétexter un rendez-vous chez le dentiste plutôt qu’avouer fréquenter un psy. En quelques années, la banalisation de la psychanalyse est devenue un fait de société, et le vocabulaire ad hoc s’est immiscé dans notre langue quotidienne : on n’a pas digéré son Œdipe, on fait son deuil, etc. De quoi faire sourire Freud dans sa tombe. Une chose est sûre : le « savoir psy » est devenu aujourd’hui aussi indispensable que le permis de conduire ou la formation Internet. C’est à se demander si les enfants n’auraient pas intérêt à suivre des cours de psycho pratique dès le CP !

 

« Hier, on consultait un psychiatre quand on était vraiment “hors cadre”, analyse le psychiatre Christophe André (1). Aujourd’hui, on y recourt en cas d’accident de parcours. Quand on a le sentiment de n’avoir pas été écouté. » Et après tout, pourquoi souffrir quand on peut l’éviter ?

 

« Notre intolérance à la souffrance est devenue plus grande qu’avant. C’est la même chose en médecine, poursuit Christophe André. Les trois quarts des consultations des généralistes traitent de l’insomnie, de la migraine, des varices… Bref, des maux de confort. » Serions-nous donc devenus des douillets de l’âme ?

 

« C’est la société qui est devenue folle », répond la psychanalyste Catherine Mathelin (2). Face à un monde qui ne tolère plus la moindre défaillance, comment tenir ? « Dans ce culte effréné du “beau, jeune, mince et performant”, il faudrait peser quarante-cinq kilos, avoir les dents blanches, et mener de front vie de mère, vie sociale, sexuelle, ne rien rater. Il y a une exigence d’excellence », poursuit la psychanalyste. L’âge de tous les dangers ? Entre trente et quarante ans, où il n’est pas rare de voir des jeunes parents arriver, dans un « burn out » total, au bout du rouleau.

 

« C’est un âge charnière, poursuit la psychanalyste. Les femmes ont tout sur le dos : le travail où elles doivent commencer à opérer des choix importants, les enfants en bas âge, la vie de couple qui doit être au top… Avec souvent, les premières menaces de séparation, quand il ne s’agit pas de se retrouver belle-maman au détour d’un remariage. Comment ne craquerait-on pas ? » Il y a aussi la pression due à l’éducation des enfants. Et certaines, angoissées à l’idée de ne pas « réussir l’enfant parfait » – celui que la société nous réclame ! –, ont vite fait de l’emmener chez le psy… « Un peu comme on lui donnerait des cours particuliers pour qu’il soit au top, précise Catherine Mathelin. Si les mamans cherchent parfois à déléguer leurs responsabilités, et à nous “refiler le bébé”, c’est bien parce qu’elles sont terriblement angoissées. »

 

Dans cette demande de prise en charge, certains voient une défaillance du lien social. « Hier, analyse Christophe André, quand vous aviez un problème d’éducation ou que vous perdiez un proche, vous pouviez en parler, vous étiez écouté. Aujourd’hui, dès que vous pleurez un peu trop fort, on vous tape dans le dos et on vous suggère : « Et si tu consultais? »

 

Car dans une société devenue hyperexigeante, le vrai luxe ne consiste pas à débourser 60 euros la séance. Le vrai luxe, c’est de pouvoir prendre le temps de pleurer et de parler. Difficile ! « Alors, pour zapper cette souffrance insupportable et déstabilisante, on vous met sous Zoloft ou Lexomil, quand on ne vous conseille pas des Oméga 3, s’énerve Catherine Mathelin. Bien sûr, c’est efficace pendant quelques semaines. Mais, si la souffrance est profonde, vous replongez un peu plus tard. »

 

Par-delà les pilules miracles et les thérapies brèves, en effet, certains ont besoin d’aller explorer plus loin, de dénouer des nœuds installés depuis l’enfance. Et la banalisation du « tout psy » ne doit pas faire oublier que… certains ont vraiment besoin d’un petit tour sur le divan. « On sait très vite, au fond de soi, si l’on pourra sortir seul ou non d’une situation à problème, souligne Catherine Mathelin. Quand on se sent englué, immergé dans le malheur, il faut demander de l’aide sans hésiter », préconise-t-elle. Idem pour les processus de répétition qui nous poussent à vivre les mêmes échecs, et ce même si l’on en souffre. Pourquoi tombe-t-on toujours sur des hommes infantiles, violents, des don Juans ? Pourquoi répétons-nous toujours la même histoire ? « Parce que, quelque chose en nous se joue au niveau de l’inconscient et nous dépasse, et nous empêche d’être libre ! En dénouant la pelote de votre inconscient, la psychanalyse vous aide à être un peu plus vous-même. C’est tout le contraire de l’emprise et de la normalisation ! » explique Catherine Mathelin. Les artistes qui préfèrent souffrir en pensant faire leur beurre de leurs névroses ne sont pas toujours dans le vrai. Et Catherine Mathelin de s’interroger : « Woody Allen aurait-il écrit des films aussi drôles s’il n’était jamais passé par ses quinze années de divan ? »

 

« Il faut, par le biais du transfert – cette relation parfois passionnelle qui vous lie à votre psychanalyste –, revivre tous les scenarii de l’enfance (relations difficiles avec sa mère, conflits avec ses frères et sœurs…) afin de les tenir à distance et de s’en débarrasser », explique Catherine Mathelin. Au cours de ces séances – une à trois par semaine, à déterminer avec le psy –, il importe également que le psychanalyste reste « à distance », dans cette fameuse neutralité bienveillante préconisée par Freud. « S’il se met à parler un peu trop de lui, précise la psychothérapeute Francesca Champignoux (3), alors la danse qui se joue entre le patient et le thérapeute est moins libre, et vous ne pourrez pas parler aussi spontanément de vous-même. C’est la raison pour laquelle vous ne pourrez jamais faire une analyse avec votre voisin de palier ou votre meilleure amie, car votre copine va se projeter dans la situation que vous vivez. Pas le psychanalyste, qui a suffisamment travaillé sur lui-même pour rester à distance. » Il n’empêche que payer, souvent cher, quelqu’un qui reste souvent muet a de quoi désarçonner ! « Souvent, on nous demande des conseils. Et devant notre silence, les patients se révoltent parfois, analyse Francesca Champignoux. Mais nous ne sommes ni des coachs ni des gourous. Nous sommes des passeurs qui permettent au sujet d’accoucher de lui-même. »

 

Autre sujet d’inquiétude : la durée de la cure. Quand on pousse la porte d’un psychanalyste, on se demande toujours si l’on ne va pas « écoper » de dix ans ou plus. « C’est un travail forcément long, car il faut visionner toutes les bobines de film du passé. Mais le patient sait très bien à quel moment il est capable de s’en sortir seul », souligne Catherine Mathelin. Généralement, en fin de parcours, tout débute par ce qu’on appelle le « transfert négatif ». Le psy commence à être déboulonné de son piédestal, il devient un individu comme un autre, et, assez brutalement, on a ce sentiment de ne plus rien avoir à lui dire. Pas toujours facile, pourtant, de quitter le divan. Surtout dans une société sans repères, où les psys sont devenus les nouveaux maîtres à penser…

 

« C’est vrai, nous avons versé dans l’hyperconsommation, souligne Christophe André. D’après moi, le retour de balancier se fera de lui-même. Dans quelque temps, nous trouverons autre chose à nous mettre sous la dent. » Et si cette « autre chose » relevait tout simplement de la philosophie pratique du bonheur quotidien ? Depuis trois ou quatre ans, après avoir sorti une débauche de livres psys, les éditeurs se sont mis au diapason d’une sorte de « vademecum du bonheur quotidien » teinté de stoïcisme, depuis les « Goûters philo » (une collection pour les enfants aux éditions Milan) aux « pauses philo » pour adultes. La psychanalyse est descendue dans l’arène littéraire, et le « roman d’une cure » semble être le dernier créneau porteur chez les éditeurs. Certaines romancières, comme Christine Orban, prennent la plume pour raconter ce qui est peut-être l’une des grandes aventures des temps modernes : ce passage d’un être prisonnier de ses névroses vers la liberté.

 

(1) Auteur de « Vivre heureux, psychologie du bonheur » (éditions Odile Jacob).

 

(2) Auteur de nombreux livres, dont « Qu’est-ce qu’on a fait à Freud pour avoir des enfants pareils ? » (éditions Denoël) et « Comment survivre en famille » (éditions Albin Michel).

 

(3) Auteur de « Danse avec l’inconscient » (éditions Calmann-Lévy).