I.V.G.

Ce texte est paru sur freud-lacan.com le 14-05-2007

Une étude récente de gynécologues-obstétriciens (1), mentionnée dans Le Monde du 7 décembre 2006, reprise dans le bulletin du Conseil de l’Ordre des Médecins du 3 Mars 2007 rappelle la stabilité du nombre d’Intervention Volontaires de Grossesse chez des mineures, en dépit du développement de l’information sur les méthodes contraceptives : en 2004, 13 400 I.V.G. ont été pratiquées (2). Les résultats de cette étude méritent notre attention car ils cherchent à expliquer cette stabilité en rapportant les facteurs de causalité à un discours scientifique qui en élude la portée symptomatique. Ils relèvent trois facteurs :

  • L’ignorance relative des adolescentes concernant certains aspects de leur vie sexuelle, en dépit du développement des campagnes d’information en milieu scolaire,
  • les conduites à risques des adolescents,
  • les difficultés à mettre en place une contraception, car cette démarche se heurte à la nécessité d’en respecter la confidentialité, du fait du rattachement des enfants mineurs à la sécurité sociale de leurs parents, en dehors du recours direct à un centre de planning familial.

Les auteurs de ce rapport suggèrent à la fois d’intensifier les campagnes d’informations pour les jeunes et d’étendre la gratuité et l’anonymat, déjà appliqués à la contraception d’urgence, à toutes les démarches médicales de contraception.

Peut-être pourrions-nous apporter un éclairage complémentaire à ces questions ?

Nous pouvons supposer que le défaut d’ “information” des adolescentes masque les difficultés à parler que rencontrent, de toujours, les parents et les adultes de la génération précédente pour aborder ces questions avec confiance, sachant que l’incitation actuelle à la consommation sexuelle creuse l’écart entre l’offre exposée d’une jouissance sans limite et le respect d’une intimité nécessaire à la vie affective de chacun. Il masque les difficultés des adolescentes d’aborder, de leur propre chef, les difficultés rencontrées dans leur vie sexuelle. Il masque aussi le fait que c’est l’ensemble des questions de l’identité sexuée des adolescents et des adolescentes qui est en jeu, et pas simplement le versant de leurs relations sexuelles. A ce titre, la référence de cette étude à la “confidentialité” fait allusion à un champ d’intimité qui ne peut se réduire à la seule visée de se protéger des parents.

Il est certain que le terme de “conduites à risques” recouvre en partie l’imprévisible de la grossesse, le fait que les adolescentes ne se trouvent pas “affectivement” prêtes à des précautions concernant les conséquences de leur sexualité – même si elles sont sensibilisées aux risques des maladies sexuellement transmissibles, comme le SIDA – car les connaissances divulguées lors des campagnes d’informations concernant les fonctions du corps restent souvent lettre morte quand l’engagement de leur affectivité dans une relation leur fait craindre de perdre le partenaire si elle ne cèdent pas à ses sollicitations.

Le maintient du même taux d’I.V.G., en dépit des offres de contraception, peut être analysé comme l’insistance des adolescentes à vérifier et à faire reconnaître leur identité de femmes, en s’assurant de pouvoir être mère, pour trouver une garantie d’identité que le rapport à un homme rend plus problématique.

N’est-ce pas dans le monde actuel le témoignage des difficultés des adolescentes à saisir leur place sexuée, sans doute à faire directement reconnaître leur féminité, mais aussi à compter sur l’assise de la subjectivité d’un autre en position d’homme pour l’affirmation de leur identité ?

Le film L’esquive (3) le mettait en exergue de manière magistrale, dans l’attente qu’une adolescente entretenait de l’initiative de celui qui s’était – plus précipité sur elle – que déclaré à elle. Une adolescente me formulait ceci de manière assez explicite en disant “J’ai envie d’avoir une histoire”, formulation qui témoigne, s’il en était besoin, que son histoire de femme commençait avec un homme.

Les I.V.G. sont à prendre en terme de symptôme social, et révèlent les difficultés des adolescents, garçons et filles, à saisir l’assise de positions sexuées qui ne se réduisent pas à leurs relations sexuelles.

Que ce soit par le biais du corps des femmes que ces questions surgissent et méritent d’être décodées, ne peut nous surprendre car leur engagement dans la vie sexuelle est tout autre que celui d’un homme et leur familiarité à se trouver chargées de la brillance de l’objet du désir les rend plus sensibles à la logique actuelle du consumérisme et à la positivation des objets offerts par le discours capitaliste à la satisfaction du désir.

La responsabilité des adultes est cruciale pour les adolescents, pour leur permettre d’apprécier comment ils engagent leur identité sexuée d’homme et de femme dans des relations sexuelles souvent mises en jeu tous azimuts. La référence au désir est corrélé à une logique du temps – le temps de l’ “esquive” – à une logique de la parole – sur quelle parole compter ? – à une logique de la valeur singulière de chacun – à travers ce qui reste l’objet d’une quête : dans ce qui est différé dans le temps, dans ce qui est suggéré par la parole, dans ce qui semble perdu, mais qui est insaisissable.

Au-delà des provocations, les adolescents “cherchent” les adultes par leurs tâtonnements, incessamment, mais discrètement, par des sollicitations, par des perches tendues, par des interrogations décalées qui tentent de préserver leur narcissisme. Ils cherchent la confirmation que l’ “enjeu en vaut la chandelle”. C’est dire l’importance pour les adolescents de l’attention qui leur est accordé par les adultes proches et par ceux qu’ils consultent.

Pour revenir à cette étude sur les I.V.G., nous voyons bien :

  • que l’ “information” sexuelle vise le champ de l’identité, mais se réduit souvent au réel du fonctionnement du corps, en éludant l’élan qui engage le corps comme ce qui lui échappe.
  • La question de la confidentialité se pose, mais pas dans la seule nécessité de se protéger des parents.
  • La contraception exige le respect de l’intimité, mais au prix d’un engagement de l’identité du sujet alors que l’anonymat risque de susciter la réitération de conduites à risques.
  • La contraception a un coût, mais c’est en tant que la sexualité elle-même a un coût puisqu’elle débouche sur la conception d’enfants hors des laboratoires. C’est un acte qui engage chacun, homme et femme dans sa responsabilité dans la vie sociale.

C’est dire que les I.V.G. sont des symptôme du corps, du corps des femmes, comme rappel d’un réel à prendre en compte, que le sexuel ne peut éluder alors que le discours courant tente de l’exclure, et qui est la restriction de jouissance nécessaire à chacun pour rendre possible la vie en société et le rapport sexué d’un homme et d’une femme.

(1) Rapport du Pr I. Nisand et de L. Toulemon, pour le Haut Conseil de la population et de la famille.

(2) Sur un total de 220 000 I.V.G. pratiquées chaque année en France.

(3) Film de Abdellatif Kechiche, 2004.