L’empreinte de Françoise Dolto et de la psychanalyse sur mon métier de pédiatre

Tout au long de mon exercice de pédiatre, les écrits de Françoise Dolto, son enseignement lors de nos rencontres à la Maisonnée de Strasbourg avec l’équipe dont j’ai fait partie… n’ont cessé de faire évoluer mon métier.

Après cette introduction à la psychanalyse et à la « cause des enfants » ma propre démarche psychanalytique m’a ensuite appris l’art de m’écouter moi-même, comme celui de me taire, c’est à dire s’adresser aux bébés, observer leurs réactions, ne plus parler à la place de leurs parents, ne plus terminer leurs phrases … Les effets d’une telle attitude n’ont cessé de me surprendre : le nouveau-né à qui je m’adresse, s’arrête de pleurer, l’enfant qui peut entendre à sa façon sa propre histoire ou celle de ses parents alors qu’il joue ou dessine pendant la consultation en tire des bénéfices évidents. Pendant plus de trente années, sur deux générations, j’ai pu découvrir combien cette « méthode », comme le dit à sa façon Winnicot, « nous conduit à des choses ». Avec les parents devenus grands-parents, avec leurs enfants devenus parents, j’ai pu observer combien les liens transférentiels initiés par nos paroles, ont permis que les relations se dénouent et s’apaisent. Les symptômes somatiques et psychologiques s’atténuant, ou disparaissant.

J’ai parfois eu le sentiment peu glorieux de « faire du Dolto ». Et puis j’ai constaté qu’en fait je suivais ma propre voie. Sans mimétisme, avec mes propres qualités, mes maladresses, je mettais en œuvre ce qui m’avait été transmis.

L’histoire de Laurent, 5 ans, illustre ce que je viens de dire. Ses parents l’amènent en consultation pour des difficultés à dormir survenus trois semaines auparavant, et un urticaire géant apparu depuis trois jours. Chaque soir, Laurent hurle avant le coucher, s’accroche à sa mère, puis au bout d’une à deux heures, finit par s’endormir. Un urticaire apparaît à l’heure du coucher, qui gagne tout son corps. Le matin, l’urticaire a disparu. L’examen de Laurent est normal. Une semaine plus tard, Laurent s’endort sans problème, l’urticaire a disparu. La mère me raconte : au retour de la consultation, elle a discuté avec son mari. Ils se sont interrogé sur la cause possible des symptômes. Son mari s’est alors remémoré un événement survenu trois semaines auparavant. Alors que son épouse était absente, le père est descendu à la cave. Laurent jouait à l’étage sans être prévenu de cette courte absence. Quelqu’un sonne à la porte. Personne ne répond et Laurent réalise qu’il est seul. Se croit-il abandonné? Les symptômes qui suivront cette soirée peuvent le faire penser. Lorsque son père remonte de la cave, il découvre que son fils a vomi. Laurent lui dit qu’on a sonné et qu’il n’est pas allé ouvrir. Puis l’enfant est lavé, couché par ses parents comme chaque soir. Son père ne réalise pas à ce moment là combien son fils a eu peur. Les échanges qui ont eu lieu à la consultation ont permis au père de s’interroger, puis se souvenir et comprendre combien son fils avait eu peur de se retrouver seul. Le vomissement en était le témoignage, puis l’angoisse à s’endormir, puis l’urticaire. Lorsque le père a parlé à son fils et lui a raconté qu’il n’avait pas quitté la maison ce soir là, mais était simplement descendu à la cave, Laurent a pu dire lui aussi, combien il avait eu peur, car il n’avait pas compris pourquoi son père avait soudain disparu. Il a trouvé les mots pour dire sa peur lorsque son père a pu dire lui aussi ce qui s’était passé. Cette disparition des symptômes m’a apporté la jubilation que peut éprouver une femme ou un homme de science qui découvre que l’expérience corrobore l’hypothèse de la théorie. Bien des années plus tard, je me pose néanmoins une question: Laurent avait il, lors de la courte « disparition » de son père, revécu des angoisses d’autres pertes vécues antérieurement par une autre personne de sa famille? Son bon développement ultérieur ne m’avait pas incitée à interroger plus l’histoire de la famille. J’étais alors pédiatre et non psychothérapeute.

A nous pédiatres qui nous occupons des besoins de l’enfant, Dolto nous a parlé des désirs. Elle nous a dit et répété, « qu’en prévention il n’y a pas de norme, et que nous devons constamment faire la différence entre la nécessité de satisfaire les besoins indispensables de l’enfant et l’exigence de ne jamais satisfaire tous ses désirs. » Les paroles de Dolto ont validé ce que je tentais de mettre en oeuvre dans mes relations avec les patients, sans avoir les mots pour l’énoncer. Je « savais » que le développement d’un être humain ne s’évalue pas uniquement en fonction des normes de la physiologie, de la biochimie, ou de la dite hygiène éducative enseignées à la faculté de médecine. Pourtant il m’a fallu quelques années pour désapprendre « l’art d’accommoder les bébés » à la rigide sauce scientifique enseignée à la faculté. Soutenue par mes découvertes psychanalytiques, j’ai observé par exemple, combien la nourriture est constituée de paroles et de plaisirs partagés non mesurables, autant que de calories et de vitamines, que la croissance s’inscrit sur des graphiques tout à fait utiles, mais que ces kilos, ces mètres et ces centimètres ne sont pas du tout suffisants pour définir le développement d’un petit être humain. Aux réunions entre médecins ou travailleurs sociaux, j’entendais souvent parler d’un enfant sans son prénom, comme l’asthmatique, le trisomique, le diabétique, le psychotique, l’hyperactif, sa mère étant réduite à des qualificatifs tels que : hystérique, toxique, et son père comme carent, débile, alcoolique, paranoïaque. L’enfant, sa mère, son père, ses frères et soeurs me semblaient rangés dans un herbier comme des végétaux, des natures mortes et non des êtres bien vivants au sein de leurs familles tout à fait vivantes elles aussi.

Le fait de respecter les rythmes des bébés et ne plus se conformer aveuglément aux normes rigides qui leur avaient été imposées sous le règne omnipotent de « l’hygiène » microbienne, « mentale » et éducative, a représenté une révolution et un très grand progrès. En même temps Dolto nous rappelait qu’il ne fallait pas se plier à tous les désirs, à toutes les exigences de Sa Majesté le Bébé. Le code de la route sous forme « d’espace bébé » interdit aux engins à roues, les règles d’accueil imposées aux enfants et à leurs parents a la Maison Verte, nous en donnent l’exemple. Savoir dire non aux exigences des enfants lorsqu’elles sont démesurées c’est apprendre aussi à ne pas répondre à tous ses désirs, seraient-ils au début légitimés par un réel traumatisme:

Martin, trois ans, est devenu un petit tyran depuis qu’il a été hospitalisé en réanimation pour une grave septicémie qui a mis sa vie en danger. Les conditions hospitalières étaient peu respectueuses de sa personne. Martin multiplie les crises de colère, ne supporte aucun refus, aucun interdit. Il réveille ses parents dix fois par nuit. Pendant une année, avec ces trois personnes, nous avons joué, nous avons parlé. Petit à petit, mais difficilement, Martin a fini par accepter les règles édictées à la Maisonnée. Son père a cessé de considérer son fils comme un rescapé en proie à une souffrance infinie. Il a osé lui interdire avec fermeté de venir passer ses nuits dans la chambre conjugale. En même temps que la vie de la famille s’apaisait, Martin est devenu un petit enfant épanoui et sociable.

Les soignants d’aujourd’hui respectent mieux les bébés, leur sensibilité, et leur épargnent le plus souvent les douleurs, avec hélas encore trop d’exceptions. C’est également Dolto la psychanalyste, qui nous a appris que l’enfant a le droit de crier, de manifester qu’il a mal, et que nous avons à l’informer de ce qui va lui arriver, serait-ce pour les petits gestes préventifs un peu douloureux. Par exemple : je montre au bébé, à l’enfant, la seringue du vaccin que je vais lui faire, le prévenant qu’il aura peut-être un peu mal, et qu’il a le droit de pleurer. Je dois avouer qu’il m’a fallu pour cela, vaincre dans les premières années de ma profession, ma propre crainte des piqûres!

De même, lorsque des événements dramatiques surviennent dans la vie il est important qu’un enfant puisse se plaindre et crier. Nous n’avons pas à le faire taire. En lui apportant notre soutien notre tendresse, avec nos propres mots nous pouvons dire à l’enfant ce que nous avons perçu de sa douleur.

Les enfants, leurs parents m’ont enseigné mon métier, m’ont révélé la pertinence de la théorie et la pratique de la psychanalyse. « J’ose espérer », car la part du doute en psychanalyse est pour moi essentielle, qu’à leur tour ils transmettront à leur façon ce qu’ensemble nous avons appris.

Strasbourg, le 30 avril 2006

Simone Gerber est pédiatre à la retraite, et psychothérapeute.