Lettre de Sigmund Freud

Prof. Dr Freud
Vienne ix, Berggasse 19

27.iii, 1926

 

Cher Docteur,

 

Je vous remercie pour votre rapport détaillé sur la discussion de la [ Laienfrage ] question [ (de l’analyse) ] laïque* [ (Laienanalyse ) ] dans la Société [ (psychanalytique de Vienne) ]. Rien n’y fera varier ma prise de position. Je ne demande pas que les membres se lient à mes vues, mais je représenterai celles-ci sans retouche, tant en privé qu’en pleine lumière et devant les tribunaux, même si je devais rester seul. Actuellement il reste toujours plusieurs d’entre vous à me soutenir. Je ne ferai pas une affaire du différend avec les autres, aussi longtemps qu’il pourra y être paré. La cause s’accroîtrait-elle en implications, j’utiliserai certainement une telle occasion, sans affecter par ailleurs nos relations [ (habituelles) ], d’abandonner ma présidence de la Société qui n’est plus actuellement que nominale [ (Paul Federn faisait fonction de président) ]. Le combat pour l’analyse laïque [ Laienanalyse ] devra à quelque moment être mené jusqu’au bout. Le plus tôt sera le mieux. Tant que je vivrai, je m’opposerai à ce que la psychanalyse soit engloutie par la médecine. Il n’y a naturellement pas de fondement à faire mystère devant les membres de la Société de ces propos que je tiens.

 

Bien cordialement à vous
Freud.

 

Sources: Lettre de Sigmund Freud à Paul Federn, vice-président de la Société psychanalytique de Vienne, chargé des questions concernant la pratique psychanalytique [ in Ernst Federn (fils de Paul), Témoin de la psychanalyse, puf, collection Histoire de la psychanalyse, Paris, 1994, 360  pp.]

 

La traduction originale a été revue par François-R. Dupond Muzart également auteur du commentaire relatif au terme laïque :

* Aussi bien en allemand qu’en français, « Laien, laïque » figure ici dans son sens constant depuis le xiiie s. de « non-clérical » ; on dirait ici dans le contexte : « non-mandarin ». Pour Freud, les médecins, dont lui-même, qui invoqueraient cette formation comme privilège dans le domaine de la psychanalyse ne seraient dans cette mesure que théologiens stériles (on sait ce qu’il pensait de la religion, et même si ce qu’il en pensait ne restait pas comme l’horizon dernier de la réflexion quant à la religion, cela indique la portée du choix du terme « Laien, laïque » ). Pour en finir avec ces histoires “chinoises” à n’en plus finir, incompréhensibles si l’on perd de vue le véritable sens du terme « Laien, laïque », qui n’est apparemment pas celui moderne de « profane, amateur », il semble que la psychanalyse-tout-court apparaît nécessairement comme celle que Freud dénomme « Laien, laïque », tandis que la psychanalyse médicale ou “psychologique” ( i.e. qui invoque de telles formations comme privilèges) devrait être appelée « Psychanalyse cléricale (ou : théologique) ».