Malaise dans la civilisation

Paru dans  Le Monde, le 25 novembre 2005

Les violences en banlieue n’ont aucun lien avec des institutions ou des préoccupations religieuses », dixit le directeur général de la police nationale.

Sans doute désireux de se faire reconnaître en acteurs politiques de plein droit, moyennant contrepartie, c’est un fait qu’en dépit d’une mosquée malencontreusement agressée fatwas, imams et hauts dignitaires n’ont joué dans les flamboyances de novembre qu’un rôle principalement scénique. L’offre religieuse d’interposition n’a pas rencontré une vraie demande. Ce constat inspire à nos commentateurs un ouf de soulagement. Un peu à courte vue.
De bons esprits nous enjoignent de ne pas « culturaliser » une crise dont les clés sont d’évidence le chômage et la ségrégation. Ce serait justifier un « choc des civilisations » et disculper nos classes dirigeantes de leurs responsabilités. Une guerre de religion brûle des hommes. Une guérilla sociale brûle des voitures.
On imagine cependant ce qu’aurait pensé un vieux viennois à barbichette se promenant dans le 93, au vu de ces écoles, théâtres, bibliothèques, crèches, centres culturels incendiés : « Le problème ici n’est pas le trop, mais le pas assez de religion. » Le feu sacré est redoutable. L’absence de sacralité, dévastatrice. Aujourd’hui, et partout en Europe, c’est le deuxième cas de figure qui pose question.
Pauvreté (alors bien pire), discrimination des immigrés, crise du logement, exploitation de classe ont hanté pendant des décennies la ceinture rouge de Paris. On y réclamait le pain et les roses. On y défilait, on débrayait, on votait, on faisait le coup de poing — mais en plein jour, sous des étoffes claquant au vent et au son entraînant de La Marseillaise, en 1936, ou de L’Internationale, en 1950 — deux hymnes religieux s’il en est. C’était l’époque où le culte républicain, entretenu par l’école et le service militaire, puis le progressisme messianique du mouvement ouvrier faisaient lever des générations de militants. Où le gamin fils d’ouvrier et de femme de ménage aspirait avant tout à parler français mieux qu’un Français de souche. 2005 a vu disparaître de l’ancienne « zone » le drapeau rouge, a fortiori le tricolore.
C’est moins le vert qui a pris la place que le United Colors of Benetton. Désaffiliés de tout, sauf de la marchandise, apparemment plus préoccupés par les signes de la richesse sur soi que par sa redistribution à tous, les enfants à streetwear du rap et du zapping ont pour repères des marques de blouson et de chaussures. Damnés de la terre ou laissés-pour-compte du capitalisme ?
Entre les anciens combats de l’espérance et l’actuelle désespérance du vandale, entre la férule du Parti et celle du ghetto, entre l’âge de L’Internationale et celui des « territoires », nulle continuité. La cassure symbolique n’est pas moins grave que la sociale. Elle touche au fondamental, qui est la croyance et le sentiment d’appartenance. Dans le lien libidinal unissant les activistes les uns aux autres, a disparu l’identification à des enseignes politiques ou des martyrs laïques, éléments moteurs et sublimants d’un idéal de groupe.
Tony Montana (le héros du dernier Scarface), qu’on dit être l’icône des quartiers, n’est pas porteur d’avenir, comme l’étaient, à tort ou à raison, les images de Trotski, de Staline ou du Che. Prendre un voyou pour héros et le business pour une solution n’annonce rien de très progressiste. C’est la présence d’un surmoi mental et moral qui différencie une jacquerie urbaine d’un soulèvement révolutionnaire, ou l’encapuché sans leader ni slogans des « quartiers » de l’insurgé à passe-montagne du Chiapas.
Parler d’Intifada, comme on l’a fait à l’étranger, laisse perplexe. Où est la Terre promise ? L’île d’utopie ? Le projet ? Les valeurs ? Cet assèchement mythologique raccorde cet épisode hexagonal au drame culturel européen. « Cherchons religion civile désespérément. Prière s’adresser d’urgence aux gouvernements de Paris, Madrid, Rome, Berlin, La Haye. »
Freud, qui n’était pas tendre pour la névrose obsessionnelle baptisée croyance religieuse, en était venu à la fin de sa vie à lui reconnaître au moins un mérite capital. Non pas, comme le cynique Voltaire, celui d’endormir la misère humaine et d’inciter les pauvres à souffrir en silence en attendant le paradis, mais le mérite, plus fondamental, de réunir des individus isolés en canalisant et le plus souvent en inhibant cette « disposition instinctive, primitive et autonome de l’être humain » : l’agressivité. Le sentiment religieux peut certes basculer dans l’instinct de mort, dans la mesure même où « unir les uns aux autres par les liens de l’amour une grande masse d’hommes ne peut se faire qu’à la condition qu’il en reste d’autres en dehors pour recevoir les coups ». Mais, en dépit de cette tragique ambivalence, fondamentalement, le mythe du péché originel et de la rédemption oeuvre au service d’Eros et fait partie du « combat de l’espèce humaine pour la vie ». Le sentiment de culpabilité, et donc d’autopunition, donne du grain à moudre à la conscience morale.
En quoi l’« opium du peuple », qui fut en réalité la vitamine du pauvre, contribue au « programme de civilisation », qui épargne nos cousins les chimpanzés. La « pacification des moeurs » (pour reprendre l’expression de Norbert Elias) repose en définitive sur le renoncement à nos satisfactions infantiles, sur le sacrifice toujours laborieux de nos ardeurs, notamment sexuelles, sur l’inhibition répressive et disciplinée de nos pulsions par toutes sortes d’institutions civilisatrices — famille, école, métier, armée, Etat. Bref, sur la tension entre un Surmoi sévère et un Moi sans cesse à soumettre.
Ces expressions anachroniques, qu’on jugera fort réactionnaires, sont empruntées à un maître livre de 1929, écrit dans un style simple et direct, aujourd’hui passé sous silence par la plupart des psychanalystes, intitulé Malaise dans la civilisation. Il serait urgent de le rééditer, même si on peut comprendre la relégation aux oubliettes de cette oeuvre prophétique. Le vieux Freud y défend une thèse des plus incorrectes et intempestives : la recherche effrénée par les individus, dès leur plus jeune âge, du plaisir maximal ne peut que déboucher sur un ensauvagement général du vivre ensemble. Encore ce sombre pronostic datait-il d’avant l’omniprésente publicité appelant sur tous les trottoirs et écrans à la satisfaction sans tarder du moindre désir ; d’avant les mass media, avec les deux coïts et les trois meurtres par minute désormais exigés de la moindre série télévisée qui se respecte.
Qu’eût dit notre Père Fouettard, ce grand émancipateur qui connaissait le prix de l’émancipation ? Que la poursuite du « programme de civilisation » est rien moins qu’assurée. Pour le dire dans ses mots à lui : la sublimation en culture intellectuelle, artistique et religieuse de nos pulsions libidinales impliquait son lot de souffrances individuelles, celles du refoulement.
La désublimation en cours porte dans ses flancs la désintégration européenne, fédérale, nationale et personnelle. Alimentée par un consumérisme sans rivages et par le désencadrement politique et la désaffection nationale (aggravée, chez nous, par la fin criminogène du service militaire obligatoire), la dépression du croire rendra de plus en plus douloureuse la vie en société. Parce qu’un supermarché n’a jamais suffi à faire une communauté. L’apothéose de la marchandise sur fond de crise économique a placé sous nos pieds, partout, une bombe à fragmentation.
 » Deux choses menacent le monde, disait Valéry : l’ordre et le désordre. » Ajoutons : deux choses menacent la Cité, l’excès d’autorité symbolique et l’absence d’autorité symbolique. C’est cette dernière, aujourd’hui, qui passe la facture à la République française. Car là où défaille l’autorité, qui est le contraire du pouvoir, ne triomphe que la loi du plus fort, cette tristesse.
Régis Debray est écrivain et philosophe.