Penser la violence hypermoderne ?

Il est très courant, dans les pays démocratiques occidentaux, d’être alarmé par l’augmentation des comportements violents et le sentiment que l’insécurité est grandissante. Pourtant, il n’est pas certain qu’on a ainsi une vision correcte de la complexité des phénomènes de violence dans les univers démocratiques. Ainsi, certains chiffres donnent à réfléchir : en France comme en Belgique, il y a presque dix suicides réussis pour un meurtre.

Le nombre de suicides est en augmentation dans les pays industrialisés ( en Occident mais au Japon aussi). C’est la première cause de mortalité pour les hommes entre 25 et 35 ans, la deuxième pour les adolescents, après les accidents. A ce sujet, on peut se rappeler le livre de Konrad Lorenz intitulé « L’agression », où il soulignait que « la tendance à l’accident » est souvent un équivalent suicidaire en tant que retournement de l’agressivité sur soi. Il devient donc évident, par exemple, que nous avons beaucoup plus à craindre que nos adolescents meurent d’ « imprudences » ou de suicides qu’à la suite d’une agression dans la rue.

Il y a d’ailleurs sans doute là une réelle nouveauté anthropologique. Nous vivons dans les premières sociétés humaines où l’on court beaucoup plus le risque de se tuer soi-même que d’être tué par un autre !

Mais il n’est pas sûr que nous ayons pris la mesure de ce phénomène. Pourtant, dans les services de psychiatrie, le constat est le même. Sous des formes multiples, l’auto-agression est de plus en plus omniprésente : tentatives de suicide évidemment, mais aussi dépressions, états anxieux, toxicomanies, anorexies et troubles des comportements alimentaires, tendances à l’accident et conduites d’échec et plus récemment encore automutilations de plus en plus fréquentes et précoces.

Sigmund Freund nous a laissé dans « Malaise dans la culture » une hypothèse qui semble singulièrement éclairer ces problématiques. Pour le dire un peu trop schématiquement : plus les sociétés humaines constituent des groupes importants, nombreux, plus la civilisation doit s’employer à interdire les manifestations de l’agressivité qui menacent l’unité de ces sociétés. Mais comme la « tendance à l’agression » est pulsionnelle et donc irrépressible, une des manières « civilisées » les plus courantes de la neutraliser consiste à l’intérioriser et donc à l’agir sur soi-même.

A ce sujet, peut-être faut-il repérer comment le passage du patriarcat à la démocratie a profondément modifié la distribution de la violence pulsionnelle. Dans les systèmes patriarcaux, l’agressivité et la haine à l’égard du patriarche (qui n’est pas tant le Père que le Chef ou littéralement : le « vieux chef de la patrie », c’est à dire de la « maisonnée », du « patrimoine ») sont très fortement interdites et durement réprimées. Agressivité et haine du « chef » sont détournées très efficacement sur les classes « subalternes » (femmes, enfants, esclaves, etc.), sur certains boucs émissaires et surtout sur un ennemi extérieur auquel il est dès lors très « utile » de faire la guerre. Patriarcat et guerre sont intimement reliés.

Dans les démocraties hypermodernes de la vieille Europe où le patriarche a été détrôné, il n’y plus vraiment d’ennemis extérieurs, tandis que les préoccupations pour la sécurité ont rendu les possibilités d’expression de la violence extrêmement faibles (le sport, le hip-hop et… ? ) et souvent « illégales » (la bagarre rituelle du samedi soir remplaçait encore un peu les vrais exercices guerriers). L’agressivité trouve aussi de moins en moins de possibilité de décharge dans le travail de plus en plus souvent sédentaire.

Il ne s’agit évidemment pas de regretter la guerre mais de mesurer les conséquences, en termes d’économie psychique, de la relative paix démocratique.

Voici deux illustrations cliniques :

-Après son hospitalisation, je reçois en consultation un homme pakistanais résidant en Belgique depuis une petite dizaine d’années. Il en vient à me confier ce dont il n’a jamais pu parler à personne. Il a été marié à une belge dont il est séparé depuis deux ans et il est au prise avec des remords qui l’obsèdent. Pendant leur vie commune, il l’a battu plusieurs fois et a abusé d’elle. Au-delà du travail psychothérapeutique, ce que je relèverai ici c’est sa remarque que si tout ça s’était passé au Pakistan, dans une société patriarcale, ces événements n’auraient rien eu d’anormal (on peut se rappeler à ce propos qu’il a fallu en Occident attendre la fin du xxe siècle pour que le viol entre époux soit pénalisé !). Tout cela serait resté très banal, mais il mesure parfaitement que dans une démocratie européenne les femmes ont des droits nouveaux confortés par un arsenal juridique et policier. Cette différence culturelle vient donner corps à une culpabilité dont les déterminants sont sans doute plus complexes, notamment il se rappelle les plaintes de sa mère concernant les traitements que son père lui infligeait, mère dont il est resté très proche. Mais cette problématique s’actualise en lien avec un certaine organisation politique.

-Je reçois une mère accompagnée de son fils de onze ans. Celui-ci, après des « troubles du comportement », diverses « somatisations » et de fréquentes colères, a commencé à se taillader les bras et le torse. Cette femme a conçu cet enfant avec un homme avec lequel elle avait arrêté de vivre parce que, dit-elle, leurs enfants de deux unions précédentes ne s’entendaient pas (ils avaient chacun déjà deux filles, celles du père étant l’une obèse l’autre anorexique, les siennes étant « normales » si ce n’est que la deuxième est homosexuelle). Elle très inquiète pour la santé de son fils d’autant qu’elle se dit mère « à 200% » et que par ailleurs « il n’y a pas de place pour un homme dans [sa] vie ». Elle sort d’une histoire familiale à la Zola et compte bien que ses enfants ne subissent pas la même chose. Elle dira en parlant de son fils : « Je ne veux pas qu’il soit mon échec ».

Elle a consulté tous les sites Internet sur les auto-mutilations et sait que c’est une symptomatologie plutôt féminine de même que les inquiétudes de son garçon sur son excès de poids. Avec un clin d’œil, elle me glissera que du coté de la virilité « c’est plutôt mal parti ».

Ma perception clinique m’amènera à rencontrer la famille au lieu d’essayer d’emblée un suivi individuel. La « famille », c’est en l’occurrence ses trois filles et son fils puisqu’elle est en guerre avec le second père apparemment négligent.

Dans ce cadre, je découvre un famille monoparentale où un certain équilibre avait été trouvé. Tant que sa deuxième fille était encore à la maison, c’est elle qui « assurait » le rôle du père et du mari (dixit la sœur aînée) ce qui, comme par hasard, colle assez bien avec son côté très masculin qui affirme presque son homosexualité. Mais depuis le départ de ses deux grandes sœurs, le fils alterne entre des attitudes de bébé, de petit garçon, d’adolescente et de chef de famille ! Et quand la mère cherche à affirmer son autorité, c’est très vite l’escalade symétrique et passionnelle entre son fils et elle avec une absence manifeste de tiers.

Concernant les automutilations de son garçon, la mère dira : « En se punissant, il me punit deux fois. » Ce qui me semble extrêmement emblématique d’une certaine violence hypermoderne. C’est-à-dire que si elle s’exprime préférentiellement par un retournement sur soi d’une agressivité qui est en mal d’adresse, cette violence agie sur son propre corps est aussi secrètement une arme pour blesser l’autre. Dans ce registre, la fréquence des automutilations en milieux carcéral tout comme l’extrême hétéro-agressivité des suicides réussis représentent sans doute les expressions les plus accomplies de ce processus.

Dans la suite de Freud—« Malaise dans la culture » et d’Elias(1)—« La civilisation des mœurs »—apparaît l’importance de soutenir une réflexion critique sur la complexité des manifestations de la violence humaine qui puisse accompagner le pari démocratique. Quand on constate les surenchères politiques sur les thèmes sécuritaires, on peut en effet craindre que la simplification du débat débouche sur une sorte de mouvement de balancier historique qui nous ramènerait à la sécurité imaginaire qu’offre un « pouvoir fort ».

Pour conclure, il n’est peut-être pas inutile d’insister sur la nouveauté anthropologique que représentent nos sociétés : un univers où la sûreté est telle que l’on court à peu près dix fois plus de risques de se tuer soi-même que d’être tué par un autre. Mais qui pourra nous protéger de nous-mêmes ?

Corroy-le-Château, le 10 octobre 2006

(1) Norbert Elias est un sociologue assez peu connu, son œuvre continue pourtant à influencer les plus importants travaux sociologiques sur l’individualisme comme ceux d’Alain Erhenberg. A part « La civilisation des mœurs », on pourra lire avec beaucoup d’intérêt « La société des individus ».